262  posté le dimanche 18 mai 2008 22:48

 

– Mais qu’est-ce que tu racontes, Jeff ? Je lui lance d’un ton profondément aberré. Tu te rends compte que…

 

Il m’arrête d’un regard bien trop sincère pour que j’ose continuer ma phrase. Poussant un large soupire, il attrape une enveloppe ouverte, posée sur son bureau, et en sors une lettre qu’il me plante devant les yeux.

 

- Ouais, je me rends compte, ouais… grogne-t-il alors.

 

Je mets quelques secondes à comprendre de quoi il s’agit. Plissant les yeux, je recule légèrement mon visage pour être capable de lire le papier plus clairement. Une fois cela fait, je presse mes lèvres l’une contre l’autre, un peu embêtée. C’est vrai que ce n’est jamais drôle, ce genre de choses, mais de là à déprimer pour ça… Il doit y avoir quelque chose d’autre.

  

  

- Jeffer… C’est pas très grave… C’est pas parce que t’as foiré tes partielles que…

 

- C’est pas ça, Tess ! Je m’en fous de mes partielles, j’avais bossé les deux derniers jours jusqu’avant, alors tu sais… Je m’en fous !

 

Là, j’avoue que j’ai du mal à le suivre. Si ce ne sont pas ses partielles qui lui posent problème, alors pourquoi est-ce qu’il vient de me brandir ses résultats sous le nez comme s’il s’agissait d’une fatalité ? Il semble percevoir dans mes yeux la question que je me pose en silence, car il y répond avant même que je n’ouvre la bouche.

 

- C’est juste une confirmation, avoue-t-il enfin. Une confirmation qui me dit que je ne suis qu’un raté… Un raté, Tess, tu m’entends ?

  

  

Je ne réponds pas tout de suite. Un raté, lui ? Oh non… Si au moins il savait ce qu’il vaut vraiment, il ne dirait pas ça. Il est bien loin d’être un raté, aux yeux de beaucoup. Il a aidé Camilla par le passé, lors de sa rupture douloureuse avec Andreas, il a aidé Jake lorsque celui-ci avait perdu son père et l’une de ses amies, et maintenant, c’est moi qu’il aide, moi qui ne suis qu’une simple femme stupidement amoureuse d’un homme qui ne pourra jamais éprouver quoi que ce soit d’autre que de l’amitié envers moi. Je ne le mérite pas. Et lui, mérite mieux. Un million de fois mieux.

  

  

Je ne sais pas s’il attend une réponse concrète, donc je ne dis rien, et le laisse poursuivre.

  

- Il n’y à qu’à se pencher un peu sur mon cas ! Lance-t-il. Regarde, je foire mes exams, je change de boulot en parallèle tous les trois mois, je suis sans arrêt en retard sur ma part du loyer, et je suis fou amoureux de toi, qui ne m’aime pas…

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263  posté le dimanche 18 mai 2008 22:52

 

La dernière partie de sa phrase me procure des frissons. Il à toujours une façon de me déclarer son amour, simple, presque anodine, ce qui ne fait que rajouter de l’effet à sa déclaration, d’après moi. Je n’ose rien dire, de peur de l’enfoncer. Maintenant, c’est officiel. Jeffer Killeen déprime. Ca devait bien lui arriver. Ca arrive à tout le monde, de toute façon. Je laisse un léger sourire se dessiner sur le bout de mes lèvres avant de me relever de tout mon long et de lancer ;

 

- Viens !

 

- Quoi ? Me lance-t-il un peu déstabilisé.

 

- Viens, je te dis, Jeffer la déprime !

  

  

Ne lui laissant pas le temps de répondre autre chose, je l’attrape fermement par le poignet, et l’oblige à me suivre. Oh, bien sûr, je n’arrive à le tirer derrière moi que parce qu’il se laisse faire… S’il n’avait vraiment pas voulu, je n’aurais jamais réussi à le faire avancer.

Nous – ou plutôt, je – dévalons les escaliers à toute vitesse, et ouvrons la porte d’un grand coup. J’entends Jeffer m’interroger derrière moi, un peu surpris, mais je me contente de continuer à le traîner.

Nous arrivons là ou je voulais l’amener, juste derrière sa maison, en fait, et je le lâche enfin. Il se masse le poignet, une grimace se peignant sur son visage.

  

  

- Bordel, t’es une vraie furie, toi ! M’accuse-t-il gentiment. Bon, maintenant, tu m’explique ce qu’on fout là ?

 

- Tu vas comprendre, je me contente de lui rire au nez avant de me tourner vers l’horizon.

 

J’ai conscience qu’il m’observe avec attention, et je ne peux m’empêcher de rire une nouvelle fois. Je ne sais pas pourquoi, mais en ce moment, j’en ai envie. De rire pour un rien… Ca fait du bien, et ça fait très longtemps que je ne l’ai pas fait. Je crois que je me libère petit à petit… Je me libère de l’emprise d’un homme qui ne m’aime pas, de l’emprise d’une sœur qui m’a pourrit la vie à ma haïr…

  

  

Tant pis, maintenant, je la hais aussi. Raison valable ? Aucune, simplement le fait qu’elle ressente la même chose à mon égard. Mais d’un côté, Lyra non plus, ne m’a donné aucune explication. Je repense à beaucoup de choses. La mort de ma mère, la dépression de mon père, le désespoir de mon frère, et la haine de ma sœur accompagnée de son départ. Son retour fracassant aussi... Ma déception amoureuse avec Clint vient s’ajouter à cette liste.

J’y pense, à toutes les choses qui me font souffrir, qui m’ont faites souffrir, et qui maintenant ne doivent plus être, non, elles ne le doivent plus…

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264  posté le dimanche 18 mai 2008 22:56

 

Prenant une profonde inspiration, je gonfle le thorax et le bloque, avant d’ouvrir la bouche… Et de me mettre à hurler. Un grand cri, assez aigu, sec, rugueux, qui se frotte aux parois de ma gorge et me fait presque mal… Mais ce n’est rien à côté du bien que ça me procure. J’ai l’impression de me vider, entièrement, pleinement. Les soucis partent avec lui, ou du moins, leurs conséquences désastreuses sur moi. Je crie, je hurle, je m’égosille, et ça fait un bien fou.

Jeffer me regarde, les yeux comme des soucoupes. Il semble presque avoir peur de moi, ce qui me fait éclater de rire.

  

  

- Mais t’es complètement folle, ma parole ! Me lance-t-il d’un ton aberré.

 

- Mais non ! Je le contredis. J’extériorise ! Allez, à ton tour !

 

- Quoi ?! S’exclame-t-il.

 

- Tu m’as très bien entendue, espèce de déprimé ! Allez, vas-y !

 

Il secoue la tête d’un air catégorique, tout en croisant les bras comme pour accentuer ce refus. Il recule de moi de quelques pas, tandis que je me rapproche doucement de lui.

 

- Allez, Jeff !

 

- J’ai dit non, Tess ! Ca ne va pas m’aider, et puis en plus, je vais avoir l’air con…

 

- Et alors ? J’ai pas eu l’air conne moi, peut-être ?

 

- Si beaucoup, c’est d’ailleurs pour ça que je refuse !

  

  

Je pouffe de rire, bien trop enthousiaste pour laisses ses remarques m’atteindre. Et puis de toute façon, venant de lui, ça ne me blesse jamais. Je ne sais pas comment il s’y prend… Peut-être ai-je été trop habituée aux sarcasmes de Clint, eux réellement durs et froids. Oui, c’est peut-être ça. J’attrape Jeff par le bras, et contre toute attente, je me penche vers lui, et l’embrasse du bout des lèvres, avant de me reculer, rieuse. Lui, me regarde comme s’il avait été frappé par la foudre.

  

  

- Tess…

  

- Allez, crie…

 

- Mais tu…

 

- CRIE ! Espèce de têtu !

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265  posté le dimanche 18 mai 2008 22:59

 

Jeffer lance vers moi un dernier regard éberlué avant de se tourner, un peu hésitant, dans la même direction que je l’ai fait pour laisser tout évacuer. Je le vois prendre une profonde inspiration, et il lance un bref hurlement qui s’achève en deux secondes, et se retourne vers moi, blasé, d’un air de dire : « tu vois, ça ne marche pas ton truc ».

 

- Minable ! Je lui rétorque à sa remarque silencieuse. C’était nul !

Recommence !

 

Il me défie quelques secondes du regard, et cette fois, j’ai bien l’impression de retrouver un dixième de l’étincelle qui anime d’ordinaire ses yeux. Il pousse un profond soupir exaspéré, et se tourne à nouveau au loin.

 

  

Je m’approche discrètement de lui, et je pose mes mains sur ses épaules, approchant ma bouche de son oreille, pour lui glisser ;

 

- Et maintenant, pense à tout ce qui t’emmerde… Pense à tout ce que tu aimerais faire disparaître, penses-y à en avoir mal… Et délivre-toi.

 

Il y a un moment de silence, et je n’ose même pas esquisser un mouvement. Je sais qu’il se rassemble en mémoire tous ses tracas, pour les éjecter au loin. Imperceptiblement, lui, bouge le bras, et attrape ma main qu’il serre dans la sienne, tout en la ramenant sur son torse. Je ne bouge pas, et j’attends.

 

  

Et ça y est, il crie. Il me bousille les tympans, mais au moins, il le fait. Il pousse un grand rugissement rauque qui lui ressemble bien, et même s’il est du genre à ne pas s’emporter et s’enfermer dans des colères froides, je sais qu’exploser de la sorte lui fait un bien fou. Et sans réfléchir, je me joins à lui, pour hurler à nouveau. Hurler à la terre entière que tout va bien. Hurler au monde que tout va mieux. Taquiner la vie pour lui crier que quoi qu’elle ait bien pu m’imposer, je l’ai surmonté. Et nous nous déchirons la gorge, à deux. Parce qu’il est toujours plus agréable d’être soutenu… Parce que la solitude pèse et détruit.

Et l’âme se vide, dans le bon sens du terme. L’âme se vide pour renaître, d’une meilleure façon, d’une plus belle façon. Parce que nous n’avons pas qu’une vie. Après chaque drame, si l’on s’en relève, c’est une nouvelle qui recommence. Il faut simplement savoir la reconnaître et s’y agripper avec force pour continuer.

  

  

Et maintenant, crie, crie avec moi ton dégoût pour le malheur et ton goût pour la vie. Continue, sans cesse, et ne t’inquiète pas, de cette façon, tu ne te briseras jamais la voix. Crie avec moi, espoir de ma vie, et ris à nouveau. Délivre-toi. Crie, tourne, vole, et ne tombe plus. Prends ma main encore et encore, et serre-la, encore et toujours, pour savoir que tu n’es pas seul. Tu n’es pas seul… Je suis juste derrière toi. Crie l’espoir. Crie le bonheur. Crie l’amitié. Et pour finir, crie l’amour. Amour que tu me donne et qu’aujourd’hui j’accepte. Amour que je ne veux pas que tu reprennes. Crie pour nous. Sois égoïste, rien qu’une fois, et crie pour nous.

Renaît. Respire. Regarde. Hurle. Tourne. Aime. Vis.


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266  posté le dimanche 18 mai 2008 23:03

 

Jeffer et moi nous taisons au même moment, et restons dans notre position actuelle quelques instants, sans dire mot, simplement tournés vers l’avenir, comme deux jeunes gens insouciants et pleins d’espoir.

Il est fini, le temps des pleurs. Il est fini, le temps du malheur, des crises et des angoisses. Fini, révolu, à jamais noyé dans le renouveau et la fraîcheur de demain. Parce que la vie ne peut se limiter aux douleurs et aux tortures.

  

  

Il en fait, pour avoir des valeurs, pour apprécier son existence, mais avec modération En réalité, chaque personne reçoit la même dose de malheur, dans sa vie. Tout le monde. Mais certains souffrent plus que d’autres, parce que certains les gardent ancrés en eux, pris par une envie malsaine de souffrir. Il ne tient qu’à nous de laisser passer les maux… Ou de les retenir.

Je les ai tenus en cage trop longtemps. Ils s’en vont à tire d’aile. Je ne veux plus avoir mal.

  

  

Jeffer se retourne vers moi, et pose ses mains sur ma taille. Et je ne veux pas qu’ils les enlèvent.

 

Laisse tes mains sur mes hanches, et embrasse moi, touche moi, explore moi comme personne, puisqu’aujourd’hui, c’est à toi que je me donne.

Jeffer plonge ses yeux dans les miens, et déclare d’un ton calme ;

 

- Tu n’es pas prête.

 

Je le défie à mon tour, et à nouveau, je l’embrasse furtivement. Restant à quelques malheureux centimètres de ses lèvres, et lui glisse ;

 

- Je suis plus que prête.

  

  

Il fond sur mes lèvres, avide, et je l’accueille avec passion. Il m’embrasse sans cacher son incontrôlable envie d’aller plus loin, tandis que le même désir s’empare de mes gestes. Le désir de l’immédiat. Le désir du bonheur, qui se propage au beau milieu de l’œil d’un cyclone.

  

  

Embrasse-moi et ne me lâche plus.

Embrasse-moi, et apprends à me connaître, par le biais des gestes, des pensées et du corps. Embrasse-moi et apprends-moi à marcher, parce que sans toi, je tombe. Sois avec moi, que ce soit dans le passé, dans l’instant présent, ou dans le futur. Sois avec moi, et aime-moi. Parcours moi pour me découvrir, et laisse-moi te découvrir à mon tour, parce que là, maintenant, tout de suite, je ne veux que ça, je ne veux que toi.

Faisons l’amour et noyons-nous dans le plaisir, le désir et l’espoir. Faisons l’amour, et aujourd’hui, rien qu’aujourd’hui, foutons nous de la misère du monde.




 

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