253  posté le lundi 12 mai 2008 00:44

 

Nous finissons notre petit déjeuné en silence, puis, Matthias se lève et quitte l’appartement après nous avoir lancé un bref ; bon j’y vais, à tout à l’heure. J’hoche la tête pour lui montrer que je l’ai entendu, quant à mon deuxième colocataire, celui-ci ne daigne même pas relever la tête. On dirait presque qu’il en veut à Matthias, mais non. C’est juste Andreas, quoi.

Le téléphone sonne soudainement, et lui bruit qu’il émet écorche mes oreilles de pseudo endormi. Deux sonneries. Mon ami et moi nous défions du regard quelques instants. Puis, le jeune homme blond soupire et capitule, ce qui est rare.

 

  

- Ok, j’ai compris, j’y vais… T’as de la chance, c’est mon jour de bonté !

 

- Trop d’honneur, je réplique avec une pointe de sarcasme. Allez, bouge toile cul, ça va s’arrêter de sonner !

 

Andreas tourne la tête quelques secondes vers moi avant de lever bien haut son majeur à mon attention, avant de bondir sur le téléphone, tout cela effectué avec une classe et une élégance propres à lui-même, bien évidemment.

 

- Ouais ?! Je l’entends dire dans le combiné, d’un ton profondément emmerdé et glacial comme la glace.

  

  

Je ferme les yeux en signe de désespoir. Pas étonnant que ce type intimide tout le monde… On a l’impression que tout lui passe au dessus de la tête. Il se fout de tout, même de lui-même. Surtout de lui-même…Sa beauté atypique et son regard d’homme détruit jouent souvent en sa faveur, mais rares sont ceux qui savent aller par delà sa carapace qu’il porte depuis tout gamin. Je dirais même qu’ils sont inexistants. C’est pourquoi il se perd. Il est trop froid, trop indifférent, trop effrayant, et souffre trop pour être sauvé, d’une façon ou d’une autre.

  

- Ah, bonjour ! Lance-t-il alors.

 

Je m’étonne. Bien que sa voix demeure hautaine et froide, il fait l’effort de paraître poli, ce qui arrive assez rarement. Ce doit être quelqu’un pour qui il lui est instinctif de montrer du respect… Et j’ai beau chercher, je ne vois pas qui cela pourrait être. Je l’entends baragouiner deux trois paroles de plus, puis il revient vers moi.

  

  

- Jake, c’est… Pour toi, me dit-il inutilement.

 

Il me tend le combiné dont de m’empare, intrigué. Qui, dans mes connaissances, serait à même d’obliger mon meilleur ami à troquer son ton désagréable pour un plus éduqué ?

 

- Allô ?

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253  posté le lundi 12 mai 2008 00:51

 

– Oui, Jake ? Me parvient une voix que j’analyse immédiatement sans vraiment y croire.

 

Incapable de dissimuler ma surprise, j’écarquille les yeux comme des soucoupes alors qu’un flot de question m’assaille. Ma mère ne m’appelle jamais. Nous ne sommes spécialement en mauvais termes, mais elle ne m’appelle jamais. Et si elle le fait, ce n’est pas pour parler de la pluie et du beau temps. Il s’est passé quelque chose.

A peine cette pensée me traverse-t-elle l’esprit que je sais. Je sais sans savoir. J’attends bêtement la confirmation de mes soupçons, la confirmation de ma peur, la confirmation de mon horreur qui croit doucement en moi.

Je suis incapable de lui poser une simple question, comme, par exemple ; tu vas bien ? Je ne peux pas. Vu la voix qu’elle emprunte, je connais déjà la réponse.

  

  

- Maman, je lance d’une voix que je veux assurée.

 

Je ne suis pas doué pour prétendre ressentir ce que je ne ressens pas. Un long silence s’abat lourdement dans la pièce. L’un de ces silences que tout le monde connaît bien. De ceux que l’on crève d’envie de briser, parce qu’ils traduisent toutes les choses les plus négatives qui puissent exister, et qui pourtant persistent, jusqu’à nous paralyser entièrement. Alors ils demeurent… Survivent aux volontés humaines de les faire disparaître, passées sous silence. Rien ne va pas… Rien ne va plus… Rien n’est jamais allé…

 

Plus bas. Plus bas. Toujours plus bas. Je tombe.

  

 

- Il est… C’est fini. Déclara enfin la voix chevrotante de ma mère. C’est fini…

 

La tasse que je serre dans mes mains explose. Et la douleur ne se fait pas sentir. Le sang coule, Andreas s’empare d’un torchon pour immédiatement me bander la main. Apparemment, je n’ai pas de morceau de céramique enfoncé dans la peau. Et puis même si c’était le cas… Je m’en fous.

Parce que les mots prononcés, flous, indécis, et pourtant plus clairs à mes yeux que n’importe quelle parole, m’empêche de me soucier de quoi que ce soit d’autre. Regrets. Stupidité. Dégoût. L’envie de crier est trop forte pour que je n’y résiste bien longtemps. Je vais sans doute céder…

 

Plus bas. Plus bas. Toujours plus bas. Je sombre.

  

  

Et ma gorge explosera. Et j’aurai mal comme je n’ai jamais eu mal. Et je me détruirai les cordes vocales, si bien que je ne serai plus jamais capable de chanter. Parce que je suis pris de cette violente envie de m’enlever tout ce qui me plait. Tout ce qui me plait vraiment, les seules choses qui m’importent. Et parce que j’ai refusé d’accorder mon pardon, il est mort en ne me laissant aucune chance de me racheter. Il m’a demandé pardon de m’avoir fait porter le chapeau quant à l’accident qui a couté la vie à notre père et sa meilleure amie. Et ma rancœur ne m’a pas laissé l’entendre. Aujourd’hui, elle se disperse, trop tard. J’entends les notes de réelle détresse qui se cachait dans ses excuses. Je perçois tout de lui, mais il n’est pas là…

 

Plus bas. Plus bas. Toujours plus bas. Je m’effondre.

 

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254  posté le lundi 12 mai 2008 00:54

 

J’ai comme l’impression que tout se passe au ralenti. Le bruit du téléphone qui s’écrase contre le parquet paraît bien trop fort, bien trop lourd… Ma chute avant que mes genoux ne heurtent est bien trop longue, tandis que les sons normalement si clairs autour de moi ne sont plus que d’affreux bourdonnement, auxquels on a envie de hurler…

  

TAISEZ-VOUS !

  

  

Mais les mots n’ont plus d’importance, parce que plus personne ne les écoute. La mort ne les écoute pas, et ils passent, insignifiants au possible, sans doute pour nous rappeler à quel point nous sommes bas, à quel point nous ne sommes rien. Trop faibles, car nous connaissons la tristesse et le désespoir. Le monde n’est pas fait, et ne sera jamais fait pour la faiblesse humaine. Ce n’est pas normal d’avoir aussi mal… Aussi mal sans rien faire, absolument rien. Oui, les mots passent et ne changent rien en bien. Mais ils peuvent faire mal. Très mal. Trop mal.

Et maintenant rien n’a d’importance. Je veux tout mépriser, tout détester, parce que tout me l’a enlevé. Je veux punir, écorcher, bruler les responsable. Mais comment trouver un responsable, lorsque quelqu’un meurt à cause d’une tumeur au cerveau ? Il n’y en a pas… Il n’y en a pas… Il n’y en a aucun… C’est comme tomber dans un immense trou, et ne pouvoir se raccrocher à rien… Et dans ces moments là, alors que lui bruits continuent de bourdonner d’une manière insupportable, on a envie de crier ;

  

TAISEZ-VOUS, ET RETENEZ-MOI !

  

  

Mais les millions de mains qui jaillissent de nulle part n’attrapent jamais la mienne. Elles sont trop loin, et vont trop lentement, alors que la vitesse de ma chute s’accélère. Elles prennent un malin plaisir à rester hors de portée, à rester hors d’atteinte. Elles sont vicieuses, à l’image du monde…. Elles apparaissent pour nous permettre de regagner une simple lueur d’espoir, et puis elles ne nous touchent jamais, nous détruisant à nouveau avec une puissance encore plus forte. Et l’on crie. Indéfiniment. Et l’on a mal. Indéfiniment. Je tends les bras parce que je veux espérer… J’ai beau souffrir, j’ai beau avoir mal… JE NE VEUX PAS SOMBRER !

Je ne veux pas sombrer, je ne veux pas sombrer… JE NE VEUX PAS !

  

  

Rien ne m’y forcera, rien ne peut m’y forcer, rien ne pourra jamais. Je pousse un cri intérieur. Je tente de me raccrocher aux parois du gouffre dans lequel je tombe, mais elles sont trop lisses… Trop lisses et rugueuses à la fois. Je m’écorche les mains, mais je persévère… Il doit bien y avoir un moyen… Il doit bien y avoir un putain de moyen de ne pas tomber, de ne pas sombrer, de ne pas s’effondrer.

Plus haut. Plus haut. toujours Plus haut. Je dois remonter…

Et ces bruits indécis qui ne s’arrêtent pas, et retentissent avec de plus en plus de force…

 

TAISEZ-VOUS, ET RETENEZ-MOI !


 

RETENEZ-MOI !


 

RETENEZ-MOI, AVANT QUE JE NE ME BRISE EN ATTEIGNANT LE FOND !


 

RETENEZ-MOI !

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255  posté le lundi 12 mai 2008 00:57

 

Un l’une de ces mains s’avance brusquement, se détache des autres. Toutes celles qui étaient là pour me leurrer disparaissent, et seul m’importe ce bras glacial mais puissant qui agrippe le mien pour me tirer vers le haut. Sans douceur, mais il est là, et il me sauve… Ce soutien, c’est celui d’Andreas…

Mon meilleur ami me relève du sol, brusquement, tandis que je me rends compte que je suis en train d’hurler, que je suis en train d’hurler, que les larmes coulent à flots et qu’elles ne s’arrêtent pas. Et ma gorge brûle, tire, explose.

  

  

Brûle, tire, explose… Et je veux qu’il en soit ainsi tout le temps. Parce qu’ainsi, je ne me préoccupe que de la douleur physique, sans que celle morale ne vienne interférer. Je veux voler, au dessus de toute souffrance, voler, voler, toujours voler, et ne plus jamais poser pied a terre. Je veux échapper au préalable de cette douleur qui s’apprête à mon ronger le cœur et me dissoudre l’âme, je veux pour une fois être celui qui s’en sort, et non celui qui plonge, je veux maintenant écouter les paroles que tu proférais dans le noir, lorsque tout allait déjà mal, lorsqu’on état gamins, et que tu disais ; tu verras Jake. Tu verras que tout va s’arranger.

 

  

Je veux te croire à nouveau et ne plus jamais déchanter, parce que maintenant, Alex, tu es mon seul espoir. Mon espoir mort, mais mon espoir quand même.

Je veux que la bulle qui te permettait de flotter aussi haut vienne me prendre à mon tour, pour savoir, pour connaître, rien qu’une fois, les sensations que toi tu pouvais avoir, te trouvait à des milliers de kilomètres au-delà du sol… Au-delà des douleurs inutiles, au delà des cris dévastateurs qui démontent nos corps et nos cœurs pour les éparpiller aux quatre vents… Au-delà de tout ce qui t’entraîne vers le bas. Di- moi Alex… Pourquoi est-ce que je n’y arrive pas ?

Alex ?... Pourquoi est-ce que tu ne me réponds pas ?Alex… Ou est-ce que tu es ? Alex… Ne me laisse pas seul... Alex, ne pars pas, s’il te plaît, ne pars pas, frère de mon cœur, de ma chair et de mon sang.

 

  

Et maintenant, c’est le noir complet. J’avance, tu sais, j’avance en solitaire désabusé, déchu en homme vaincu. Et les sens qui disparaissent petit à petit… Les sens s’en vont, je ne sens plus rien, ne ressens plus rien, ne sent le goût de rien, n’entends plus rien… Et bientôt je ne verrai plus rien. A moins que ça ne soit déjà le cas. Dis-moi, est-ce que c’est le couloir dans lequel j’avance qui est noir, ou est-ce que je suis devenu aveugle ?

 

 

Je ne sais pas Alex, je ne sais plus, et je ne sais pas quoi faire… Il y a beaucoup de choses que je devais te dire, que j’aurais dû te dire. Parce que je ne suis qu’un con, un con qui n’a écouté que ses propres anciennes souffrance lorsque tu as abandonné ta fierté pourtant si forte pour venir me demander pardon… Je n’ai rien su écouter, ni même entendre. Je ne suis qu’un salaud, un salaud déchiqueté, dissout, un salaud à qui l’on a volé une part de vie et d’espoir en lui imposant une mort à laquelle il a échappé, et dont il n’est pas responsable, mais un salaud quand même.

   

  

Dis-moi, m’écouterais-tu si je te disais que je te pardonne ? Oui, non ? Et puis après tout, qu’est-ce que j’ai à perdre ? Je te pardonne, Alex. Je te pardonne de tout mon cœur.

Et toi ? Est-ce que tu me pardonnes ? Est-ce que tu me pardonnes de t’avoir rejeté, et par-dessus tout, est-ce que tu me pardonnes de vouloir tout de même vivre, malgré ton absence ?...

Je suis désolé.

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256  posté le lundi 12 mai 2008 01:04

 

Je ne me retiens plus cette fois. J’éclate littéralement en sanglot, ne me contente plus de laisser couler les larmes. Oui, je veux vivre et aimer la vie, mais avant, je dois exploser, tout extérioriser… Quitte à faire savoir au monde qu’il n’est plus là. Mon frère, quand j’étais gamin, c’était tout pour moi. Avec mon meilleur ami, Andreas, c’était tout. Parce qu’à la maison, quand l’orage explosait, quand la mort d’une petite sœur fragile à survenue, tout était déréglé… Et tout allait mal. Tout était atroce. Tout était vain.

Mais lui, il était là, dans le noir, et ses paroles, je les entends encore. « Jake, ça va passer. Et puis si ça passe pas… Reste pas bloqué ici. Parce que c’est ici que ça ne va pas. Et tu verras, dehors, il fait beau… »

  

  

Oui, dehors, il fait beau. C’était ses mots. Et il avait raison… En sortant de chez moi, il faisait beau. Très beau. Et j’ai respiré.

Mon cœur est transpercé d’une flèche. Je m’en veux tellement… Je m’en veux tellement… Je m’en veux tellement…

Et le pire, c’est que je réalise parfaitement. Je réalise parfaitement qu’il est mort, parce que depuis que j’ai appris sa maladie, je m’y suis toujours plus ou moins attendu, inconsciemment. Pourtant, putain, c’est con à dire, mais… Il va me manquer. Je ne sais pas comment le dire autrement. Cette phrase me semble trop simple, trop commune pour être attribuée à un mort, cependant je n’ai aucune autre option. Aucune autre, qui ne soit aussi sincère et véridique. Il va me manquer. Terriblement me manquer. Me manquer à m’en déchirer l’âme.

  

  

- Jake… Lance alors Andreas d’une voix calme, perdant d’une manière surprenante toute sa froideur. Arrête de pleurer Jake… Ca sert à rien… Ca ne le fera pas revenir. Arrête de pleurer, Jake, arrête de pleurer…

 

Mon meilleur ami me connaît trop. Il sait très bien ce qu’il s’est passé sans que je n’aie besoin de le lui dire. Et ses paroles qui résonnent à l’infini dans ma tête. Soudain, elles me font exploser.

 

- Et pourquoi je ne pleurerais pas, hein ? Je lance durement. Parce que toi, tu es assez con pour croire que pleurer est une marque de faiblesse, moi j’y ai pas le droit ? MON FRERE EST MORT PUTAIN ! ET JE SAIS QUE RIEN NE VA LE RAMENER ! T’as pas le droit de nous imposer ton état d’esprit ! ON A LE DROIT DE PLEURER ! ON A TOUS LE DROIT DE PLEURER ! Parce que ça aide à avancer… On a tous le droit…

  

 

Les mots se perdent au fond de ma gorge, et y meurent. Un léger silence se fait sentir, pendant lequel je continue de me détruire la gorge, tandis que mes yeux versent des torrents de larmes. Puis, soudainement, Andreas me prend dans ses bras et me donne une étreinte brutale.

 

- Tu sais quoi ? Toi ton frère et ta sœur, sont morts, et le mien me hait… C’est moi qui suis mort à la place. On n’a juste pas de chance… C’est tout. C’est pas de notre faute. On a juste pas de chance…

  

  

Les paroles presque délibérément naïve de l’homme le plus brisé que je connaisse.

 

- C’est pas juste, je lance comme un enfant.

 

Nous ne sommes plus des hommes, là, tout de suite. Nous sommes à nouveau deux gamins qui ne comprennent pas pourquoi ils souffrent. Qui ne comprennent pas pourquoi la vie s’acharne.

 

- Chut… Pleure. Et regarde bien en sortant… N’oublie pas que dehors il fait beau.

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