238  posté le jeudi 08 mai 2008 17:57

 

Clint

 

Je suis un môme, là. Je dois avoir onze ans, douze à tout casser. Un vrai gamin, en somme. C’est l’été, les grandes vacances, le moment ou il fait beau, le soleil brille, et les oiseaux chantent. Tant mieux pour eux. Moi, je sais pas chanter.

Assis sur le parquet de ma chambre, je suis entouré de mon meilleur ami et de son frère. Matthias et Jeffer. Ca me fait toujours rire de savoir qu’ils appartiennent à la même famille lorsque je vois Jeff presque noir durant l’été, et Matt, qui choppe des coups de soleils sur sa peau laiteuse à chaque fois qu’il passe un quart de seconde au soleil. Mais bon, je ne peux pas trop me moquer de ça, parce que je suis pareil. Mon père a eut la bonne idée de naître roux et pâle, et je l’ai suivi dans la lancée.

 

  

Mais c’est bien, quand même, l’été. Pas de cours, pas de profs, pas de devoirs, et pas de collégiennes attardées qui passent leur temps à vous suivre dans les couloir, glousser, et se croire discrète. C’est con, parfois, une fille. Elles se sentent incapable d’aller aux toilettes toute seule, par exemple. T’en a une qui veut y aller, dix autres suivent. D’un côté, ça peut paraître réfléchi ; on sait jamais, des fois que l’aventurière qui part se soulager seule se fasse attaquer par un macaque géant…

Mes pensées, puériles ? Bah quoi, j’ai douze ans à cette époque…

Bref, tandis que je philosophe seul sur l’espèce féminine, mes deux amis s’amusent à se lancer une petite balle, en instaurant une règle les interdisant de la toucher avec les mains… Un genre de foot, mais sans buts, sans joueurs et sans terrains.

 

  

Je les regarde d’un air morne. Comment font ces deux là pour toujours trouver quelque chose à faire, même quand ils se trouvent coincés dans le trou du cul du monde ? Non pas que ce soit le cas là, maintenant, tout de suite, mais bon… Je suis sûr que s’ils se retrouvaient seuls sur une île déserte avec pour seule compagnie une petite cuillère, ils trouveraient le moyen de délirer. Qu’ils sont cons, les frères Killeen !

Sans vraiment y penser, je me mets à détailler les fringues de Matt. Jean Levis, quatre vingt euros. T-shirt sans doute aux alentour de quinze euros, et veste d’à peu près trente-cinq euros, les deux vêtements provenant d’un magasin genre topshop. Le tout s’élève à peu près à cent quarante euros. Tout d’un coup, je pousse un grognement.
 

  

- Matt, je grommelle.
 

- Quoi ? Lance celui-ci tout en continuant de s’amuser avec son frère.
 

- J’ai recommencé, je lance d’un ton morose, tout en me tournant légèrement de façon à avoir mon dos collé au mur.

 

- Encore ? S’étonnent mes deux amis d’une même voix.

  

- Ouais… Mais merde, ça me saoule !

  

C’est vrai, quoi, c’est vraiment chiant. Depuis que je suis tout petit, mon père m’a élevé avec pour seule valeur, l’argent. Ma mère, c’est pareil. Elle préfère les boucles d’oreilles en or à son fils unique. Toute façon, ma mère, c’est une pute.

 

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239  posté le jeudi 08 mai 2008 18:04

 

– Tu m’as calculé à combien ? Me demande Matt en s’asseyant à côté de moi.

 

- Là, tu vaux à peu près cent quarante euros, je lui réponds tout naturellement.

 

- La vache ! Se marre Jeff. Comment se faire du fric en une journée ; vendre Matthias sur un marché aux puces !

 

- Arrête de dire de la merde, toi ! Je le remballe immédiatement.

 

Ca m’énerve, cette habitude qui me pousse constamment à agir ainsi. Dès que je croise quelqu’un, je suis obligé de détailler avec attention la marque de ses vêtements, de ses bijoux, tout… Je juge à la gueule et au porte monnaie, ouais, complètement.

  

  

Mon père est le président d’un grand groupe financier, le groupe Lawson, ouais, je sais, original de donner son nom de famille à sa propre compagnie. Du coup, mon père se trimballe en Ferrari, limousine ou Rolls Royce quand il veut vraiment se la péter milliardaire, et il a tout le monde à ses pieds. C’est fou, de constater le pouvoir de l’argent. Je n’ai pas vraiment besoin de me faire chier pour avoir des amis. Je leur donne mes papiers d’identité, et nous sommes déclarés meilleurs amis par les liens sacrés du passeport. Saut qu’aucun d’eux n’est vraiment mon ami. Ce sont tous des vautours, des profiteurs, qui ne se préoccupent que de notre revenu mensuel – et autant dire qu’il est élevé -. A ce jour, je ne compte que Matt et Jeff comme véritables amis. Comment je sais qu’ils ne sont pas pareil que les autres ?

 

  

Tout simplement parce que Matt n’a pas hésité à me balancer son poing dans la gueule, même après savoir qui j’étais, parce que je l’avais saoulé. C’est beau, l’amitié. Et puis, ils ont beau être issue d’une classe moyenne, avec parfois quelques problèmes d’argent, c’est un sujet qu’ils n’abordent jamais. Bon, d’un côté, nous n’avons que douze ans, quatorze pour Jeffer, mais bon, ce n’est pas un problème. Notre génération se met à parler de fric aux alentour de dix ans, de toute façon. Et ce ne sont pas des conneries. Pour des choses innocentes, par exemple les bonbons.

«  Ouais t’as vu comment cette boulangerie elle nous arnaque trop de cinq centimes sur les schtroumpfs, alors que celle d’à côté on en a plus pour moins cher ! » Ou encore, au cinéma. « Ouah, attends, non mais t’as vu comment il est cher, le pop corn ?! ».

  

  

Ok, j’admets que ces réactions peuvent être compréhensibles lorsqu’elles sont dites par des adultes, mais par de gosses de neuf ou dix ans, sincèrement, vous trouvez ça normal ?

Moi pas. Bien sûr, c’est important d’avoir la valeur de l’argent. Très important même. Mais parfois, je me dis qu’on devrait laisser les enfants vivre innocemment un peu plus longtemps.

Dites vous bien que moi, je trempe dans cet univers depuis ma naissance.

 

- Sérieux, c’est pas possible de penser au fric comme ça ! Je m’exclame d’un ton rageur. C’es de la faute de mon père, ça !

 

- Viens faire un stage à la maison, mon vieux, me lance Matt. Chez nous, quand on parle d’argent, ma mère nous fait sortir. Elle dit que c’est pas à nous de nous occuper de ça, et blablabla genre on est trop des gamins…

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240  posté le jeudi 08 mai 2008 18:08

 

C’est marrant, c’est vrai qu’à douze ans, on a une forte tendance à se prendre pour des hommes. Yeah, mate moi ça poulette, j’ai trois poils sur le torse !

C’est pathétique. Bref, petite digression avant de dire le plus important ; je les envie comme un dingue, ces deux là. Famille équilibrée, saine, et sans problèmes réellement destructeurs.

Leur mère est magnifique, leur père est beau gosse, ils ont du succès auprès des filles, même si Matt n’a pour l’instant accepté aucune invitation. Je me demande bien pourquoi, d’ailleurs, mais bon, après tout c’est son problème.

 

  

Mrs Killeen m’aime bien. Je suis rarement allé chez eux, mais à chaque fois que je m’y rends, elle m’adresse un large sourire avant de demander à ses fils s’ils ont passé une bonne journée. Ces deux là me disent qu’ils trouvent ça chiant, cette habitude qu’elle a pris, parce qu’à chaque fois ils répondent la même chose « Ouais, ça va. Le bahut, quoi… ».

Mais s’ils savaient ce que je donnerai pour que ma mère me pose ne serait-ce qu’une fois la question… Moi, quand je rentre du collège, je la trouve perchée sur sa balance.

« Merde, j’ai encore pris cent grammes ! ». Ou alors elle est scotchée à un magazine de mode où les mannequins faisant la couverture sont squelettique, et elle semble se demander si ce petit pantalon serait mieux en 34 ou en 36… Mmm, à la réflexion peut-être 34, le 36 risque de bailler un peu…

 

  

Ouais, je confirme, ma mère est obèse. Ok, bien sûr c’est exagéré. Même elle ne rentre pas dans un 34. Sinon, le reste, c’est la pure vérité.

Ca, Matthias et Jeffer ne peuvent pas vraiment comprendre… Comme ils ne comprennent pas non plus pourquoi je m’étonne lorsque je vois qu’ils partagent leur repas en famille. En général, ma mère va chez le traiteur, et je mange à part, pendant que mon père est pendu au téléphone avec ses associés, et que ma mère commande des fringues sur internet.

C’est jouissif, de bouffer chez moi, si, si.

 

- Vous voulez pas sortir un peu ? Propose Matt.

  

  

Je le reconnais bien là. Toujours à vouloir être au grand air… D’un côté, je le comprends. Cette maison me donne la gerbe. Je la déteste, je la hais, tout autant que j’aimerais pouvoir haïr les personnes qui l’habitent. Mais ça, c’est plus difficile. Parce qu’ils restent mes parents, malgré tout. Des parents qu’au final, je ne connais pas vraiment, mais bon, ils sont là…

 

- Ouais, on sort, j’acquiesce, plus qu’heureux d’avoir trouvé un prétexte pour sortir.

 

- Vous êtes relous, se plaint Jeff avant de nous emboîter le pas.

 

Je ne sais pas que c’est la dernière journée que je vis sans haïr le monde entier.

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241  posté le jeudi 08 mai 2008 18:12

 

C’est le soir. Je suis en train de lire un livre ultra chiant pour le collège, mais bon, je le fais quand même parce que je suis obligé. Sincèrement, la Vénus d’Ille, c’est pas mon grand tripe, mais bon, hein…

Ca fait environ trois quart d’heure que mes yeux se bloquent sur une phrase. Ils la lisent et relisent encore. Mais ce n’est ni par ennui, ni par fatigue ou incompréhension. A vrai dire, ça fait trois quart d’heure que je prétends lire. En bas, mes parents ont commencé à se disputer. J’essaye de ne pas y accorder d’importance, mais je n’y arrive pas.

 

  

Je suis habitué aux cris, ils explosent à peu près tous les soirs, mais aujourd’hui, il y a quelque chose de particulier. J’ai entendu un grand bruit, une sorte de « boum » sonore. J’ai d’abord cru que l’un avait frappé l’autre, mais leurs deux voies continuent de se hurler dessus, ce qui montre qu’ils vont bien, physiquement.

J’ai honte de le dire, mais j’ai peur… Je ne supporte pas leurs disputes. Pas parce que je crains un éventuel divorce, non, mais parce qu’elles ont quelque chose de… Lugubre. Ils me font penser à deux êtres à peines vivants, existant dans un monde où ils n’ont aucune réelle attache, qui se mettent à hurler parce que c’est la dernière chose qu’il leur reste. Ils sont sûrement bien aidés par leurs substances adductives respectives. Ma mère est alcoolique, mon père se fait des lignes de coke. Il paraît que c’est courant, dans son métier… Bref, ils s’engueulent.

 

  

Mais encore une fois, ce n’est pas comme d’habitude. Je ne pense pas que mon père est en train de reprocher à ma mère de s’être trouvé un nouvel amant, ni que ma mère n’accuse mon père d’aller aux putes. Ouais, mais des putes de luxe, attention…

 

- TU NE BOUGE PAS D’ICI ! J’entends crier mon père.

 

C’est la seule phrase qui me parvient clairement. Là, c’est carrément bizarre. En général, lorsque ma mère exprime le désir de s’en aller, mon père l’encourage avec un très respectueux «  c’est ça, casse-toi, salope », mais jamais il ne tente de la retenir.

Non, ce n’est vraiment pas normal.

 

  

Je me lève de mon lit, hésitant. Maintenant, de toute façon, c’est trop tard, la Vénus d’Ille ne sera jamais bouclé ce soir. Alors tant qu’à faire, pourquoi ne pas découvrir la cause de tant de haine et de violence ?

Je me prends tranquillement pour James Bond, et sors de ma chambre sur la pointe des pieds avant d’entreprendre de descendre les escaliers sur la pointe des pieds. Encore une mission commando pour le lieutenant Clint Lawson ! Yiiiiha !

J’ai très envie d’exploser de rire tout seul, comme un con, mais justement, c’est tout le problème… Je déteste avoir l’air con.

 

-> Avis à tous les traumatisés de la Vénus d'Ille qu'ils ont dû lire en quatrième O__o * en fait partie * xD <-

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242  posté le jeudi 08 mai 2008 18:17

 

La troisième marche craque, et je me fige sur place. La dernière fois que mes parents m’ont surprise en train de les espionner lors d’une dispute, je me suis pris l’une des plus grosses roustes de ma vie. Je ferme les yeux, très fort, comme pour anticiper le coup que mon père va sans doute me donner, mais rien ne vient. En fait, mes parents continuent d’hurler. Ils sont apparemment trop pris par leur dispute pour se rendre compte que l’escalier vient de faire un bruit suspectant la petite souris d’être passée par là. Oui, la petite souris, c’est moi. C’est le surnom que m’a donné Matt pour se foutre de moi… No comment.

  

  

Je m’approche, et constate qu’ils se trouvent dans le bureau de mon père. Là, c’est la zone dangereuse… Le parquet craque.

Pas grave, je continue d’avancer, à présent bien trop impliqué pour penser à reculer.

 

- Je vais appeler la police ! Menace la voix de ma mère.

 

- Si tu fais ça, c’est le divorce assuré ! Et n’oublie pas July, sans moi, tu n’es rien, absolument rien !

 

- Mais qu’est-ce que tu crois Dave ?! Tu crois peut-être que personne ne va rien remarquer ?!

 

- Je mets tous les juges du monde dans ma poche en sortant mon chéquier, assure mon père. L’affaire sera étouffée, vite fait, bien fait. Il marque une pose avant d’ajouter ; je déteste qu’on tente de s’en prendre à mon argent.

  

  

Je m’approche encore… Et là, c’est le drame. Il se passe beaucoup de choses à a fois. Une latte grince sous mon poids, mon père tourne la tête, puis ma mère, et moi… J’aperçois enfin la raison de tant de cris. Un homme, assez jeune, sans doute pas plus de la trentaine, blond. Il est allongé sur le sol, une immense flaque de sang s’écoule de son crâne. A côté de lui, un chandelier jonche le sol. Il est mort, je le sais. Les billets maculés de tâches rouges semble confirmer mon hypothèse.

 

- Qu’est-ce que… Commence mon père d’un ton furieux.

 

- Retourne dans ta chambre, Clint, m’ordonne ma mère d’une voix sèche mais à la fois tremblante.

  

  

Et là, je ne dis rien. J’obéis, tel un automate, trop choqué pou dire ou penser quoi que ce soit. Ce type est mort… Tué par mon père. Tué par des billets de banque. Et soudain, je comprends. Je comprends pourquoi je pense tant à l’argent. C’est parce qu’en fait, je le déteste… Du plus profond de mon cœur. Il a fallu que mon père se transforme en assassin pour que je m’en rende compte.

Et évidemment, Dave Lawson avait raison. Quelques jours plus tard, l’affaire du meurtre de ce type est étouffée, conclue par un suicide. La vie reprend son cours normal pour ma famille… Mais pas pour moi.

Moi, je suis trop occupé à détester l’espèce humaine.

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