233  posté le jeudi 08 mai 2008 17:36

  

Jake

 

Plus bas. Plus bas. Toujours plus bas. Je tombe. Les gens mentent. Le pire moment de l’existence, ce n’est pas sa propre mort. C’est celle des autres. Lorsque tout le monde disparaît autour de soi, et que l’on se rend compte que… L’on est seul. Ou qu’on le sera bientôt.

C’est mon cas… Depuis combien de temps suis-je ici ? Je ne sais même pas. Cinq minutes, ou tout une vite, de toute façon, qu’est-ce que ça change ? Ils ne vont pas revenir à la vie…

Ce que je ressens en ce moment ? Rien. Un immense vide oppressant qui me dévore, alors qu’un trou noir engloutit mon cœur. Cela ressemble plus ou moins à ce qu’Andreas éprouve constamment, d’après les descriptions qu’il m’en a faites, une fois…

Comment fait-il ? Comment fait-il pour ne pas avoir peur ? Parce que moi, je suis effrayé…

 

  

J’ai peur de n’être plus capable de ressentir. J’ai peur, horriblement peur, d’être seul.

Je n’arrive même pas à pleurer. Sans doute parce que je ne réalise pas pleinement ce que j’ai fait… Et j’ai beau me répéter qu’au fond, ce n’est pas vraiment ma faute, oui, j’ai beau me le dire, je ne comprends pas le sens de mes pensées. Suis-je responsable ou pas ? Aurait-ce été autrement si quelqu’un d’autre que moi conduisait ? Cela aurait-il empêché ce chauffard de nous foncer dedans, tuant mon père et la meilleure amie de mon frère ?...

Une vague de colère monte en moi, contre ce type… Pas parce qu’il les a tué. Enfin, si, mais surtout… Parce qu’il m’a laissé derrière. Je m’en suis sorti indemne, pas une égratignure, rien. C’est profondément injuste.

Être le dernier survivant, c’est pire que tout… Que toutes les tortures du monde. Il n’avait pas le droit…

 

  

Je ne sais pas sur qui de nous deux je fais porter la faute, et ne saurai sans doute jamais. Moi, parce que je conduisais, ou lui, parce qu’il était ivre ? Me voyant concerné, faire mon choix en est d’autant plus difficile. Je ne peux pas, je n’arrive pas à m’innocenter complètement. Pas en ayant survécu.

La porte s’ouvre, et je tourne à peine la tête. Je sais déjà qui est là, et aussitôt, l’un de mes tourments disparaît. Je ne souhaite plus être mort avec eux. Si c’était le cas, comment pourrais-je également être avec elle…

La jeune femme rentre dans me chambre, et, se passant de mots, vient se placer devant moi. Nous n’esquissons plus un geste, les yeux plongés dans ceux de l’autre. Elle est là, elle. Elle est vivante. Elle existe.

Elle me sourit doucement. Ses yeux se plissent quelques peu, comme à chaque fois. Cela m’arrache un sourire, à moi aussi. Très faible, mais il est là… Je crois bien que seule Tania peut me faire cet effet là.

Je me relève en même temps qu’elle et lui prend les mains. Elle à cette façon de me regarder, qui laisse entendre qu’elle sait comment je peux me sentir, qui m’impressionne, et à la fois, me fait chaud au cœur.



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234  posté le jeudi 08 mai 2008 17:39

 

  

– Tu descends un peu ? Me demande-t-elle.

  

- Ouais… Je réponds. Dans deux minutes.

  

J’aime sa façon de me parler en cet instant. Naturelle. Elle n’emploie pas le ton doux et calme que l’on réserve aux personnes en état de choc. Elle ne se montre pas excessivement gentille non plus. Elle reste comme d’habitude, parce qu’elle sait qu’il n’y a que comme ça que je suis capable d’oublier quelques peu.

  

- Comme tu veux, hausse-t-elle les épaules. Je te laisse seul, alors…

  

- Non, attends…

   

  

Je la rattrape par le bras. J’ai envie de tout, sauf de son départ. J’ai envie de tout, sauf de me retrouver seul. Surtout pas seul. Elle se retourne vivement avant de me regarder, un peu intriguée. Impulsivement, je la serre dans mes bras. Peut-être trop fort… Peut-être même que je l’étouffe. Cette idée me fait tressaillir. Et je serre d’avantage, incapable de lâcher prise.

 

- Mon cœur, tu me fais mal, murmure Tania.

 

Je l’entends, mais ne l’écoute pas. C’est impossible. Mes bras ne veulent pas se détendre. Ils s’accrochent autour d’elle, et se resserrent, de plus en plus. Elle pousse un très léger soupir de douleur.

 

- Jake, tu me fais peur… Murmure-t-elle d’une voix tremblante.

 

Ces mots ont un impact considérable sur mon manque de contrôle. Je la relâche immédiatement, et me contente de laisser mes mains courir sur ses hanches, plongeant mon regard dans le sien.

  

  

- Désolé… Je ne veux pas te faire peur. Je ne veux faire peur à personne. Je ne veux faire de mal à personne…

 

- Tu n’en fais à personne, m’affirme Tania d’un ton sans réplique.

 

Si seulement elle pouvait avoir raison… J’ai fait plus de mal que je n’aurais dû, en très peu de temps. J’ai très envie d’exploser, d’une manière ou d’une autre, seulement… Je ne sais pas comment faire. En pleurant, en criant, en frappant, comment ?

COMMENT ?!

 

 

-> Evite les tomates lancées par les amoureuses de Jake xD Bah quoi ? vous pensiez quand même pas qu'il était resté seul toute sa vie non plus ? xD <-

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235  posté le jeudi 08 mai 2008 17:44

 

Tania pose une main sur ma joue. Apaisante. C’est le mot. La femme que j’aime m’apaise considérablement. Que j’aime oui. J’ai longtemps hésité, quant à savoir si je ressentais réellement quelque chose de sérieux envers elle. Maintenant, c’est sûr et certain, elle est mon premier et véritable amour. Et j’ai envie qu’elle soit aussi le seul. Parce que je ne veux pas que nous soyons séparés. Je ne veux absolument pas.

 

- Je t’aime, me dit-elle très simplement.

 

C’est l’une de ses merveilleuses qualités. Pas de paroles déclarées sur un ton horriblement mièvre et théâtral. Avec elle, tout est naturel. Si elle m’aime, elle me le dit. Si ce n’est pas le cas, elle se tait, c’est aussi simple que ça.

 

- Moi aussi, je réponds avant de l’embrasser.

  

  

Je crois bien qu’en cet instant, elle est la seule qui puisse m’aider à garder la tête hors de l’eau. Sans elle, je me noie. Je suis sûr que je me noie. Et j’espère qu’elle ne voudra jamais partir. Avec elle dans mes bras, j’ai l’impression que la vie peut continuer. J’ai l’impression que je n’ai pas à m’en vouloir, j’ai l’impression de me pardonner moi-même. Alors je continue de l’embrasser passionnément, parce que ce baiser me fait l’effet d’une renaissance.

Bien sûr, la tristesse est là, ancrée en moi. Il faudra du temps pour qu’elle s’estompe, mais avec Tania, ce sera possible. J’en suis persuadé.

Je lui rends ses lèvres, et me laisse entraîner à l’étage inférieur. De toute façon, rester confiné ici ne me servira à rien, sinon à désespérer encore plus.

  

  

- Au fait, dit-elle alors, Alex a appelé. Je crois qu’il a l’intention de passer.

 

Mon sang se glace. Je n’ai pas vu mon frère depuis l’accident. Depuis que notre père et sa meilleure amie sont morts. Depuis que je les ai tués.

Comment va-t-il réagir ? Dans quel état se trouve-t-il ? Je n’en ai aucune idée. M’en veut-il ? Comprend-t-il la situation ? Est-il dans un état encore pire que le mien ? J’espère de tout mon cœur que non. Je ne veux pas être la cause d’encore plus de souffrance.

Pitié, faites que tout s’arrange…

Faite moi revenir dans le temps… Si seulement c’était possible…

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236  posté le jeudi 08 mai 2008 17:47

 

Et on sonne à la porte. J’ai la chair de poule. J’ai peur, très peur. Que va-t-il dire ? Que va-t-il faire ? Est-ce que les choses vont changer ? Me pardonnera-t-il d’avoir mis fin aux jours de ces deux personnes a qui il tenait tout autant que moi ? Alex s’avance, tout doucement, fait la bise à Tania, ne m’ayant apparemment pas encore remarqué.

Puis, c’est le cas. Il me fixe quelques instants d’un air froid avant de s’avancer vers moi. J’ai aussitôt la réponse à toutes mes interrogations. Oui, il m’en veut oui. Non, il ne va pas mieux que moi. Oui, je suis responsable de cet état.

 

- Comment… Comment ça s’est passé ? Me demande-t-il directement.

Aucuns préliminaires. Juste cette question directe et blessante. Il m’accuse déjà, dans le ton de sa voix.

  

  

- On est allé le chercher… Papa, et puis j’ai insisté pour conduire parce que… Parce que Violet était déjà un peu fatiguée. Papa voulait prendre le volant, mais j’ai continué de refuser, et puis… On est parti. Un peu plus tard, un type bourré…

 

- A fait quoi ?! S’emporte mon frère. Un type bourré a fait quoi, Jake ?! Il vous est rentré dedans ? Alors tu n’y es pour rien, c’est ça ?! Evidemment ! Tu sais que tu dois éviter de conduire la nuit, TU LE SAIS BORDEL !

 

Il a raison, c’est ça le pire. Mes yeux ne sont pas assez compétents le soir, même avec des lentilles. Mais est-ce que cela aurait vraiment changé quelque chose ? Bonne vue ou pas, cela aurait-il réellement empêché ce mec de nous rentrer dedans ?

Apparemment. Au regard assassin que me lance Alex.

  

  

Une vague de culpabilité s’empare de moi. Putain… Pourquoi est-ce que j’ai insisté ?

  

POURQUOI ?

  

Etait-ce si compliqué de laisser le volant à mon père ?

 

POURQUOI ?

 

N’en avais-je rien eu a foutre, de les mettre en danger ? Ou alors n’en avais-je pas conscience ? Etait-ce si dur de réfléchir un quart de secondes aux conséquences ?

 

POURQUOI ?

 

- Pourquoi… s’échappe l’éternelle question de mes lèvres.

  

  

- Tu les as tués, Jake. Me marmonne mon frère. Tu les a tué… Tout est de ta faute, absolument tout… Sans toi, ils seraient en vie.

 

Il est toujours plus facile de reporter la faute sur quelqu’un que l’on est en mesure de blâmer. Mon frère ne peut se résoudre à accuser cet homme qui nous a percutés. Parce qu’il ne se trouve pas à portée de main. Il ne pourra jamais lui hurler à quel point il le maudit. A moi, si. Je peux comprendre cela. Je peux le comprendre, et en même temps je réalise que je n’y suis pour rien. Mais je me rends compte aussi qu’aux yeux de ceux qui me sont le plus cher, ce sera ma faute

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237  posté le jeudi 08 mai 2008 17:53

 

Il est tard, tard dans la nuit. Je pense, pense à la lumière du jour. Celle qui me donne l’impression de s’être éteinte.

Celle qui, je pense, ne feras plus jamais surface. Pas tant que je suis ici, avec eux. J’ai toujours eu peur de la solitude, et voilà qu’aujourd’hui, elle s’impose à moi comme une passe inéluctable de ma vie. Je pourrais ne pas l’être. Si je continuais de m’accrocher à Tania, seulement… A chaque fois que je regarde dans les yeux de celle que j’aime, j’y vois s’y refléter ma propre culpabilité. Je crois bien que nous sommes trop fusionnels. Ce que je ressens, elle le ressent aussi, et notre relation étant ainsi, je ne pourrai jamais me détacher de ces sentiments destructeurs qui me rongent.

  

  

Comme si j’étais l’assassin de toute une vie. Pire, de deux vies. Deux vies perdues, sans que je n’ai rien pu faire… Je n’y suis pour rien, et maintenant je le sais, pourtant, je ne peux m’empêcher de m’en vouloir.

J’ai honte, terriblement honte, j’ai mal, il fait froid ce soir. En cette nuit d’hiver, tout va mal. Que suis-je censé faire ? Ma décision est-elle la bonne ? Car oui, j’en ai pris une… Pourtant j’hésite.

Je lance un regard à la valise posée un peu plus loin. Celle qui est remplie de mes affaires. Partir… Fuir tout ce que j’aime et je désire…. Est-ce là la vraie solution ?

Tout recommencer à zéro… Je peux aller chez Andreas, il me l’a proposé. Peut-être pourra-t-il m’aider ? Il a eu mal avant moi. Peut-être saura-t-il m’empêcher de trop souffrir ?

  

  

Il est trop tard pour regretter quoi que ce soit. Bien trop tard. Et ma présence ici n’a plus de raison d’être. Même mon amour ne peut me retenir… Parce qu’il finira détruit par la douleur et la culpabilité. Je veux disparaître, avant d’assister à la décadence de mes propres sentiments. Je veux disparaître avant que Tania n’ait eu le temps d’en souffrir.

Je me lève, et me dirige vers ma voiture, valise à la main.

Le coffre claque brusquement, et je me hâte. Elle a le sommeil léger. Trop léger.

Je m’engouffre à l’intérieur du véhicule, et démarre le moteur. Derrière moi, la porte d’entrée s’ouvre.

J’appuie sur l’accélérateur, incapable de lui parler, ni même de la regarder une dernière fois.

  

  

Dans le rétroviseur, je m’empêche de l’observer courir derrière moi. Sa silhouette frêle se fait de plus en plus petite et floue. Je continue de rouler le plus vite possible, tandis que Tania n’est plus qu’un petit point à l’horizon.

Je vais tout droit, empruntant la route pour me rendre chez Andreas.

Je cours me réfugier chez lui… parce que je refuse d’être seul.

Plus bas. Plus bas. Toujours plus bas. Je tombe. Encore.



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