223  posté le jeudi 08 mai 2008 16:42

 

Certains jours, il arrive aux gens de vouloir se souvenir. De tout, de rien, de se laisser submerger par le passé. Dans ces instants là, rares sont les souvenirs heureux. Ces moments de silence sont destinés à ramener la souffrance à la vie, si celle-ci semble s’être endormie trop longtemps. Parce que tant qu’elle a encore lieu d’être, la douleur ne s’en va pas. Elle se cache, reste tapie dans l’ombre quelques jours, peut-être même quelques mois, avant de ressurgir avec une force surhumaine et blessante.

Le malheur est vicieux, en plus d’être accablant. Rien ne disparaît jamais vraiment, excepté le bonheur. Oui, celui-ci s’en va, s’échappe, fuit. Loin, trop loin. A jamais.

Aujourd’hui, quatre personnes se souviennent.

 

 

Lindsay Young, qui se remémore les souffrances de son frère aîné, engendrées par son cadet. Elle se demande si elle aurait pu changer quoi que ce soit, durant leur enfance, si elle aurait eu une quelconque emprise sur eux, en choisissant d’intervenir…

Elle se demande si elle aurait pu sauver son aîné de cet univers dont il est prisonnier…

 

 

Sheldon McQueen, qui arrive à mêler bonheur et passé désastreux tout en s’en sortant indemne. Lui qui est certain d’avoir tout surmonté et qui se laisse souvent rattraper… Bien trop souvent. Mais lui qui fuit exagérément ne peut que se laisser prendre par la tornade d’événements qui le rattrapent. Il n’a plus d’autre issue que de céder, parfois, à ce qu’il veut effacer de son esprit.

 

 

Clint Lawson, qui se questionne, chaque jour un peu plus, qui se demande s’il ne devrait pas tirer un trait définitif sur le passé, ce passé qui l’a tant pourri, et qui lui a empêché d’aimer en temps voulu. Cette immense barrière qui parfois se dresse, entre lui et les autres, et qui lui interdit presque de s’ouvrir à tout autre sentiment que la morosité.

 

 

Jake Williams, qui a troqué tout souvenir contre la vie présente, mais qui parfois ne peut s’empêcher de se rappeler… De penser à ceux qu’il a dû oublier à contre cœur, et qu’il aime, plus que tout au monde. Ou presque. Ces personnes qu’il n’ose même plus rappeler, par peur, et par honte, bien qu’il sache qu’il n’a pas grand-chose à se reprocher… Non, lui non plus, n’a pas oublié.

 

  

Et chacun de leur souvenir est unique. Chacune de leur pensée présente leur fait du mal. Et chacun d’eux va se relever. Parce que tous autant qu’ils sont, tous en ont assez de vivre de cette manière. De geindre, de se lamenter, et de pleurer sur leur sort. Tous veulent avancer. Et pour avancer, il faut d’abord souffrir.

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224  posté le jeudi 08 mai 2008 17:01

 

Lindsay

 

L’automne est là. Les feuilles tombent, jonchent le sol, afin de mélanger les couleurs ternes, mais chaudes. Les trottoirs en sont recouverts tout entiers, et des enfants s’amusent à faire voler ce que leur imagination confond avec des millions d’étoiles colorées. Ils jouent tous, plus ou moins innocemment, rient, plus ou moins sincèrement, aiment la vie, plus ou moins naturellement.

Il y a différentes sortes d’amour qui peuvent être perçues, même pour les enfants. Surtout pour les enfants. Ils ressentent mieux qui quiconque ce qu’il se trame autour d’eux. Ils comprennent tous les chemins qui mènent à l’amour. Ils savent que la façon de ressentir ce sentiment varie en fonction des personnes. Parce que c’est ainsi.

 

 

Les personnes fortes aiment fortement, les personnes faibles aiment faiblement, les personnes étranges aiment étrangement, les personnes sages aiment sagement, les personnes folles aiment follement, les personnes stupides aiment stupidement…

Et les personnes mortes n’aiment plus. Le cœur n’a pas besoin d’avoir cessé de battre pour cela. Il suffit d’être mort de l’intérieur.

Il suffit d’être mon frère.

Je m’avance vers la maison qui nous habitons. Nous sommes cinq. Quatre êtres vivants accompagnés d’un fantôme. Un fantôme de treize ans qui a troqué ses ailes d’anges pour laisser son corps s’effacer depuis un an, déjà.

 

 

Un an… Un an que je vois mon frère plonger en chute libre sans que je ne puisse rien faire… Non, en réalité, c’est faux. Il n’est pas en train de tomber… Il est déjà au fond du gouffre, l’a atteint soudainement, bien trop pour qu’on ait le temps de s’en rendre pleinement compte. Au moment de réaliser, il était déjà trop tard. Il n’aimait déjà plus rien.

Andreas est là, assis dans l‘herbe devant la maison, l’air pensif. Je me fabrique immédiatement un large sourire. Comme lui ne sourit plus, j’ai l’impression qu’en le faisait à sa place, il n’oubliera pas comment faire… Je sais que c’est naïf, comme pensée. Mais je n’ai qu’onze ans à cette époque. Je suis naïve.

 

  

- Hé, Andy, t’as pas cours non plus ? Je lance à mon frère qui lève les yeux vers moi.

 

- Si, répond-t-il d’un air indifférent.

 

J’écarquille les yeux, choquée d’apprendre que mon frère sèche les cours. Moi, je viens d’entrer en sixième. Une seule minute de retard en classe me paraît impensable. Lui, il fait partit des plus grand. Il est en quatrième. Quand je croise ses copains, ou du moins ceux avec qui il passe le plus clair de son temps, je me contente de baisser les yeux et de filer dans un autre couloir. Je n’aime pas me retrouver avec les grands, même s’ils ne m’embêtent pas. Parce qu’Andy le leur interdit. C’est Drake, un ami à lui qui me l’a dit. Évidemment, ce n’est pas vraiment le genre de chose que mon frère m’aurait avoué…

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225  posté le jeudi 08 mai 2008 17:06

 

– Hééé, mais t’es trop un débile ! Je me choque. Tu vas te faire coller !

 

Je prononce ce dernier mot comme s’il s’agissait d’une fatalité. Lui, ricane.

 

- C’est pas la première fois.

 

- Et les profs vont t’engueuler !

 

- Je m’en bats les couilles.

 

- Et maman va recevoir un mot !

 

- Ca, c’est la phrase en trop.

 

Je me fige, et me mords la lèvre inférieure, me dandinant d’un pied à l’autre, horriblement gênée. Combien de fois Andy m’a-t-il demandé de ne pas parler de maman inutilement – comme il disait- ? Mais moi, je suis petite, et je ne comprends pas vraiment pourquoi c’est si mal, de prononcer ce mot.

 

  

Mon frère se relève et se dirige vers la piscine, ce que je ne comprends pas non plus. A vrai dire, il y a beaucoup de choses que je ne cerne pas, chez lui. Que je ne cernerai jamais, d’ailleurs. Je le rattrape très vite, et je lui attrape la main. Je sais qu’il n’aime pas ça, mais c’est l’un des seuls gestes qu’il n’apprécie pas que je puisse me permettre de faire sans qu’il ne se mette dans une colère noire. En général, il se contente de grogner un peu, mais ne me lâche pas.

 

-Raah, t’es chiante, tu sais ?! Me lâche-t-il.

 

- Ouaip ! Je lance fièrement. Et toi t’es bizarre ! Pourquoi tu ne veux pas qu’on parle de maman ?!

  

  

Son air grognon mêlé à une part d’amusement qui commençait enfin à faire son apparition disparaît pour à nouveau céder place à néant. Il me lâche, froidement.

 

- Parce que, répond-t-il, un peu absent.

 

Je sais que ces deux là ne s’entendent pas très bien. Parfois, lorsque je rentre du collège et que j’entends des cris provenant de la cuisine, je me dépêcher de monter dans ma chambre sans demander mon reste à personne. Je déteste les voir se déchirer entre eux. Mais souvent, je me calme… Après tout, Andy est en pleine crise d’adolescence, donc les hurlements vont s’arrêter, un jour. Ils vont forcément s’arrêter.

Ce n’est pas possible de haïr sa mère, comme il n’est pas normal de haïr son fils. Dans une famille, les gens s’aiment, c’est presque une règle obligatoire.

Le temps à passé. Les hurlements ne se sont pas arrêtés.

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226  posté le jeudi 08 mai 2008 17:09

 

Il s’assied, de façon à ce que ses pieds trempent dans l’eau. J’en fais de même. Elle est froide, beaucoup plus que la température de l’air, mais ça a un côté revigorant.

Andreas fixe ce liquide transparent avec une amertume dans le regard que je vois, mais n’analyse pas. Si je devais m’attarder sur chacune des expressions de mon frère, je n’étais pas finie…

 

- T’es un peu con, quand même, je lance alors à l’iceberg à côté de moi. Un jour tu déteste la piscine, et le lendemain tu viens tremper tes pieds dedans. 

  

  

Il hausse les épaules, mais se retire de l’eau, pour s’allonger sur le bord, d’un air pensif. Moi, je commence à m’emmerder sévère. J’adore mon frère, mais dans ces moments là, il devient ennuyant. Les longs silences destinés à de biens grandes et profondes pensées macabres, ce n’est pas vraiment pour moi. Pourquoi est-ce qu’Andreas n’est pas fichu d’arrêter de penser pendant des heures entières, et de venir s’amuser, rire un bon coup… Et quand il ne pense pas, il joue de la guitare. Pour l’instant, je le trouve nul. Je suis loin de me douter qu’il va devenir un réel virtuose, dans quelques années. Quand son désespoir se fera encore plus profond, son instrument produira des sons merveilleux.

 

  

- Maman a essayé de me noyer, ici, déclare-t-il enfin d’un ton neutre.

 

Je tourne brusquement la tête vers lui avant de pouffer de rire.

 

- Pfff, mais n’importe quoi, toi… Genre…

 

Andy ne répond pas, le regard dans le vague. Moi, je le fixe, et petit à petit, mon sourire disparaît. Est-ce qu’il dit la vérité ? Non, bien sûr que non, il ne dit pas la vérité… C’est impossible. Maman a quelques problèmes avec lui en ce moment, mais de là a essayer de le noyer… Je suis soudainement en colère contre lui. Il a le droit de s’engueuler avec elle, mais il va trop loin dans ses mensonges ! Ca devient ridicule !

  

  

- Tu me crois pas, hein ? Lance-t-il d’un ton narquois. Pourtant j’mens pas. J’avais sept… Non, huit ans, exactement. J’suis entré dans la piscine et j’ai nagé pendant quelques minutes, puis elle est entrée aussi. Elle m’a rien dit, puis on a nagé sans se parler. Quand j’ai voulu sortir, elle m’a agrippé les bras, et elle m’a plongé la tête sous l’eau. J’ai réussi à la mordre, elle a même saigné, et elle m’a lâché. C’était vraiment dégueu, elle…

 

- Ta gueule ! Je lui lance, les mains tremblantes. Tu dis n’importe quoi ! N’importe quoi, n’importe quoi, n’importe quoi ! Hein ?! Hein, Andy, tu dis n’importe quoi ?!

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227  posté le jeudi 08 mai 2008 17:13

 

Il me fixe très sérieusement, et perçoit sans doute mon air paniqué. Ses lèvres se fendent en un sourire que je sais forcé, mais je choisis de ne pas écouter ce que me crie ma raison, et de croire qu’il vient de rire.

 

- T’es contente si je te dis que c’est n’importe quoi ? Demande-t-il innocemment.

 

J’hoche frénétiquement la tête. Il soupire lourdement, mais je ne l’entends pas. Tout ce qui m’importe, ce sont les prochains mots qui vont sortir de sa bouche. Je sais que je les croirai, quels qu’ils soient.

  

  

- Ouais, c’était des mytho.

 

Évidemment, il me ment. Je le sens, et je le sais. Cependant j’ai trop peur d’admettre la réalité pour me demander qui, de mon cœur et à conscience, je dois écouter. Mon cœur me crie de le considérer comme un menteur, parce qu’il ne supportera pas le contraire. Ma conscience me susurre de croire sa première version, parce que ne pas le croire serait injuste, et le blesserait… Et à cet instant, je choisi mon cœur, sans l’once d’une hésitation.

 

- T’es horrible ! Je l’accuse.

  

  

Il me lance un sourire d’excuse, qui semble vouloir me lancer une phrase du genre «  désolé de t’avoir fait peur. C’était la vérité, mais désolé quand même ». J’ignore cet appel à la réalité.

Andreas se relève, et je l’imite instantanément. Je trouve soudain que les couleurs chaudes de l’automne manquent de vigueur, de conviction. Parce qu’elles ne réchauffent en rien le froid glacial qui s’est installé dans mon cœur.

Mon frère se tourne vers moi, et avec une expression étrange, me lance ;

 

- Tu me fais un câlin, la naine ?

  

  

Il vient de me demander cela d’un ton désinvolte, sous entendant que si je refuse, il s’en fout. Cependant, on croit rêver. Andreas, mon Andreas, Andreas Young demande un câlin ! Je suis trop jeune pour me rendre compte que cette étreinte va énormément compter pour lui.

Mon frère n’est pas quelqu’un à qui les mots peuvent facilement faire du bien. Il à besoin d’une présence, d’un contact physique qui le rassure, qui lui dise qu’il n’est pas seul, quelque chose à quoi se raccrocher.

Je tends mes bras en sa direction, et il fond sur moi en refermant les siens, encore un peu freluquets, dans mon dos. J’émets un petit bruit de surprise. C’est qu’il va m’étouffer, ce con !

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