185  posté le samedi 12 avril 2008 12:48

 

– Quoi ?! Vocifère Clint alors que ma main touche son épaule.

 

Il se retourne vivement. Jamais je ne l’ai vu aussi révolté, aussi… Agressif. La réapparition d’Emily le métamorphose, petit à petit. De plus en plus irritable, associable et colérique, et parfois, à l’autre extrême, encore plus froid et distant. Le pouvoir qu’elle exerce sur lui m’accable. C’est perdu… Pour moi, c’est perdu. Il faudrait qu’il l’oublie pour avoir ma chance. Et vu la manière dont la jeune fille revient à la charge, ce n’est pas de si tôt qu’elle sortira de son esprit. Les sentiments sont injustes.

 

- Excuse-moi, je bredouille stupidement. Je ne voulais pas…

 

- Quoi ?! Tu ne voulais pas quoi ?! Me surveiller ? Découvrir quelque chose que je voulais garder pour moi ? Et ben tant pis, maintenant, c’est fait !

 

 

- J’étais venue voir si tu allais bien, je…

 

- Comme toujours ! Se met-il à hurler. Est-ce que tu pourrais arrêter cinq minutes de faire passer pour une sainte nitouche innocente de surcroît ? Conduis-toi en adulte, et assume tes torts, pour une fois dans ta vie, Tess ! Tu sais quoi, Lyra a raison ! Tu te conduis en martyre, ce que tu n’es pas, tu es égoïste ! Qu’est-ce qui te bouffe, exactement ? La haine qu’elle te porte ? ET BIEN BOUGE-TOI, MERDE ! Arrête de te lamenter, et va lui parler, va mettre les choses au clair !

 

Son discours me fige, tout entière. Jeffer vient de se placer devant moi, et je ne le remarque pas. Je suis incapable de me concentrer sur les choses positives. Tout ce qui compte, c’est cette opinion désastreuse que Clint a de moi… Désastreuse et véridique. « Lyra a raison »…

 

 

Ces mots résonnent sans interruption. Ce sont ceux que je supporte le moins. Mon meilleur ami, l’homme que j’aime s’est laissé convertir par ma sœur qu’il connait depuis si peu de temps, comparé à moi. Elle range tout le monde de son côté, tout le monde… Peut-être un jour perdrai-je aussi Jeffer, par sa faute. Peut-être parviendra-t-elle à liguer la terre entière contre moi, puisque tel semble être son désir.

Petit à petit, je deviens de plus en plus seule. Et personne ne s’en soucie vraiment. J’ai beau hurler, personne ne me voit, ni ne m’entends. « Tu te conduis en martyre, tu es égoïste ».

 

 

Il a raison. Il a vraiment raison. Je ne pense qu’à moi, et ne peut m’en empêcher. Parce que j’ai été laissée dans l’ombre trop longtemps, et que je tente tant bien que mal de me faire une place… Je me conduis en martyre… Ce que je ne suis pas… D’après lui… D’après le monde entier. Vraiment ? Ne suis-je pas une martyre ? N’est-ce pas de la faute des autres, ce poids oppressant qui s’abat sur mon cœur ? Non… Peut-être pas non… En effet…

Je n’assume rien. Je fuis sans arrêt, rejette la faute sur ceux qui m’entourent. Mais comment savoir, à quel moment ai-je raison, à quel moment ai-je tort ?

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186  posté le samedi 12 avril 2008 12:52

  

– Ca suffit, Clint, beugle Jeffer. Ca suffit, arrête de pourrir tout le monde ! Tu l’accuses de se conduire en victime, mais tu te crois mieux ? Mais regarde toi mon vieux… Tu te mets à détester tout le monde ! Je n’en peux plus, de vos idioties, à tous ! Les tiennes, celles d’Andreas, celles de Lyra… C’est si dur que ça d’avancer sans un regard en arrière ? Vous agissez tous comme des victimes ! Tout le monde a la possibilité de changer, de se refaire ! C’est seulement toi qui ne le veux pas ! Ca te plait de passer pour le pauvre homme accablé par la vie ? Soit ! Mais ne reproche pas aux autres ce que tu fais aussi !

 

- Ta gueule, Jeff ! Arrête de jouer au grand héros sauveur de l’univers, ça ne te vas pas du tout ! Tu ferais mieux de parler en connaissance de cause ! Tu ne sais pas ce que les autres traversent… Ni Andreas, ni Lyra, ni personne, tu ne sais rien !

 

 

Jeffer lâche ma main et esquisse quelques pas vers Clint qui ne bouge pas d’un cil. Je commence vraiment à avoir peur, très peur. Cet affrontement verbal pourrait très vite dégénérer… Trop vite. Je ne sais pas de quel côté de mettre… De celui de Clint ou de Jeffer ? Lequel à raison ? Les deux… Ou peut-être aucun… Mais pourquoi être toujours obligé de faire des choix ? Pourquoi ?

 

- Alors parce que je n’ai pas souffert comme toi, je n’ai pas le droit de te balancer la vérité en pleine gueule ? Tu sais quoi ? Tu as raison ! Je n’ai perdu personne, je n’ai jamais été battu, drogué, ou quoi que ce soit de difficile, mais je sais faire la part des choses ! Les gens qui ont mal ont une tendance incompréhensible à se réunir entre eux… Vous ne comprenez pas que cela aggrave la situation ? Vous avez tort de vous autoriser à mépriser ceux qui vivent une vie relativement heureuse… Arrêtez de vous prendre pour les intouchables de l’univers !

 

 

Ce qui n’était qu’une dispute se transforme brusquement en règlement de compte général. Et immédiatement, je me rends compte à quel point Jeffer a raison. A quel point il fait preuve de maturité, de lucidité… A quel point il porte un regard juste sur le monde, sans pour autant en être affecté… A quel point il est fort. Oui fort… Bien plus que Clint, que ma sœur, que Kendall, qu’Andreas, que moi… Contrairement à ce que j’ai toujours pensé, ce ne sont pas les personnes qui souffrent en silence qui sont les plus résistantes. Ce sont ceux qui savent porter leur aide sans eux-mêmes sombrer dans ce mal être cuisant.

 

 

Celui que j’ai toujours pris pour le plus simple, le plus insouciant, le plus détaché de tous est l’un des seuls à nous apporter un soupçon de liberté. Sans lui, je suis sûre que nous serions déjà au fond du trou.

Apprendre à regarder autour de soi, ne pas se sentir supérieur face à ceux qui coulent des jours sans encombre… La solution est là. Encore faut-t-il l’accepter.

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187  posté le samedi 12 avril 2008 12:56

 

Clint reste sans voix devant mon ami. Je ne parviens pas à savoir s’il se rend compte que celui-ci a tout bon, ou s’il est en train de le maudire intérieurement. Je me rends compte que moi aussi, j’ai tort. Tort dans l’orientation que j’ai choisi pour ma vie. Celle de l’aimer. Jeffer dit que tout le monde a la possibilité de se refaire… Est-ce de même pour les sentiments amoureux ? Je n’en suis pas vraiment convaincue. L’on répète si souvent et inlassablement que l’amour ne se commande pas… C’est bien vrai, d’ailleurs. Sinon, cela ferait longtemps que j’aurais tiré un trait sur ce roux. Pour la première fois, je me mets à douter de manière positive.

Peut-être est-ce l’heure de renaître ? Peut-être est-ce l’heure de changer…

 

 

Je ne sais pas vraiment. Dire au revoir, aussi facilement, à celui que je considère comme mon grand amour, une chose aisée ? Non, je ne pense pas. Mais je devrais essayer…

Sans pour autant le remplacer, ou du moins, pas tout de suite… Une vie sans émotions serait tellement plus simple… Et tellement plus dénuée de sens.

Une heure… Oui, une seule heure de vide total, sans amour, sans haine, sans joie ni colère, sans rien. J’aimerais savoir ce que cela fait. Un peu à la manière d’Andreas, lui qui semble si inébranlable… Comment s’y prend-t-il ? Et surtout, est-il réellement immunisé contre toute souffrance comme il le paraît ? Peut-être après tout, a-t-il trouvé la solution magique…

La solution maudite. Dieu, comme sa vie doit être triste, s’il en est de la sorte pour lui ! Comme l’idée de mourir doit l’apaiser !

 

 

Clint sort de la pièce. Il claque la porte. Ce son sec qui connote à un adieu aux sentiments. Bien sûr ce ne sera pas facile. Une tâche à relever, un défi… Voilà ce que je m’impose.

Il est temps que j’existe. Il est temps que je me dévoile. Cette prison qui m’encercle me paraît soudain bien peu résistante. Je tords les barreaux de ma cellule sans la moindre hésitation, et m’extirpe hors de ma cage. J’ai envie de hurler, de crier au monde qui je suis.

Fatiguée d’être celle que l’on met à l’écart, si personne ne veut se résoudre à me mettre rien qu’une fois sous les feux des projecteurs, alors je vais m’en charger moi-même.

Chaque individu peut avoir sa chance d’être vu… Et si celui-ci ne la voit pas… Il faut qu’il se l’invente. Le hasard n’existe pas, il y a deux sortes de personne ; ceux qui attendent patiemment que tout se passe, et ceux qui font en sorte que les choses bougent. Ayant fait partit pendant trop longtemps de la première catégorie, je veux goûter aux joies de la seconde.

 

 

Je crois que ma vie commence pleinement aujourd’hui. Je ne dis pas être à bout de mes peines, seulement que je vais apprendre à les surmonter. Et cela prendra le temps que cela prendra. Du temps, j’en ai à revendre. Après tout lorsqu’on à passé sa vie à faire place aux autres, rien ne nous presse vraiment…

 

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188  posté le samedi 12 avril 2008 13:00

 

– Merci, Jeffer, je murmure à l’adresse de celui qui m’a défendu.

 

Celui-ci ne dit rien, et se contente de se retourner vers moi pour me fixer intensément. Il pose ses mains sur mes épaules, et je lui rends ce regard, d’une façon moins langoureuse, moins amoureuse, moins sentimentale. Si j’ai décidé d’essayer d’oublier Clint, je n’ai jamais dit que je pouvais, ou voulais, le remplacer. Et je sais que c’est malheureux. Une part de moi voudrait tomber amoureuse de cet homme, mais une autre ne peut s’y résoudre. Mon caractère contradictoire au possible aura un jour raison de moi.

 

 

- Je lui ai dit ça parce que c’est vrai, Tess, me répond-t-il gravement, et aussi parce que sa façon de s’en prendre à toi n’était pas juste. Mais ne crois pas qu’il avait entièrement tort non plus. Tu n’es pas parfaite.

 

- Je sais, je murmure tout doucement. Je sais qu’il avait raison. Je vais tenter de changer, je te le promets.

 

Il se met à soupirer lourdement, et cette fois je me demander bien ce que j’ai pu dire de mal. A croire qu’a chaque fois que j’ouvre la bouche, c’est pour dire une connerie.

 

- Je veux que tu changes parce que tu en as envie. Pas moi, pas Clint, personne, mais toi.

 

Je le considère avec un grand sérieux à mon tour. Il s’inquiète pour moi, veut connaître mes choix. Il est vraiment unique… Un rayon de soleil, un bol d’air frais. A jamais essentiel à ma vie et mon évolution. Que mes sentiments évoluent ou pas, qu’un jour nous devions nous quitter au pas, Jeffer Killeen est, et sera à jamais un homme dont je me souviendrai. Je lui souffle ce qu’il veut entendre, et ce qui est la vérité, que je veux vivre pleinement, et pour moi, pas parce que les autres l’ont décidé à ma place.

 

 

Il se penche alors vers moi et m’embrasse. Doucement, tendrement. Je ne peux pas y répondre. Cette tornade de sentiment qu’il tente de me transmettre, je ne la ressens pas. Je ne le comprends pas. Comment fait-il pour aimer une personne aussi imparfaite et passive que moi ? Comment fait-il ? Que je sois sur le point de changer ou pas, c’est de moi et de ma personnalité actuelle qu’il s’est épris. Défauts ou pas, qualités ou pas, il m’a prise comme je suis. Ce que peu de gens sont prêts à faire.

 

- Je t’aime, me dit-il.

 

 

Et il n’attend pas de réponse. Il me relâche, l’air profondément blessé par mon manque de répondant à cet amour. Je ne peux rien y faire. Du bout des doigts, je lui caresse la joue.

 

- Je suis désolée, Jeff. Tu es quelqu’un qui compte énormément pour moi… Mais pas de cette manière.

 

Il hoche la tête, compréhensif. Je m’éloigne de lui, ne souhaitant pas lui imposer plus longtemps ma présence probablement douloureuse. Je sors prendre l’air, quelques secondes.

Au sommet de ma liste de choses à changer, se trouve ma relation avec Clint, ex aequo avec celle de ma sœur.

 

 

Pour Lyra, il n’y a pas grand-chose à faire, étant donné que ma chère et tendre jumelle se permet de me haïr à loisir sans m’expliquer le pourquoi du comment. Et si je ne veux plus subir, je vais devoir répondre…

Ce que j’éprouverai pour elle ne sera que l’image de ce qu’elle éprouve pour moi. Elle me déteste ? Parfait. Alors moi aussi.

Ce n’est plus la lionne et sa proie. Nous sommes à présent toutes deux des attaquantes à part entière.

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189  posté le samedi 12 avril 2008 13:06

 

Lyra

 

Je suis allongée sur mon lit, la nuit n’est pas encore tombée. L’heure d’hiver prolonge les jours d’une manière considérable, ce qui m’exaspère, moi, grande partisante de l’obscurité. Je suis allongée sur mon lit, et je m’ennuie ferme. A croire que je suis réellement incapable de trouver un passe temps digne de ce nom par moi-même.

Je m’ennuie. Et je doute.

Jouant nerveusement avec mes pouces, je fais le clair dans mon esprit. Ce qui me perturbe, ces temps-ci ? Diego. Andreas. Diego. Andreas.

Deux prénoms, deux hommes, deux êtres différents que j’associe par je ne sais quel miracle. Je dois être soit complètement paranoïaque, soit posséder un œil de lynx hors du commun.

 

 

J’essaye tant bien que mal de ne pas penser à une troisième personne… Qui ne me trouble pas, mais qui m’inquiète. Je l’espère en bonne santé. Je l’espère sain et sauf… Mon ange. Et si par ma faute, quelque chose lui était arrivé ? Et si en agissant d’une manière que je croyais bonne, je l’avais précipité dans la fausse aux lions ? Je n’ai aucun moyen pour le savoir. Retourner là où nous nous sommes séparés serait bien trop risqué, pour lui comme pour moi. Ou est-il, que fait-il ? Se souvient-il de mon visage ? Pense-t-il à moi comme je pense à lui à chaque seconde, même si je ne laisse que rarement son image m’assaillir ?

Quand pourrais-je le revoir ? Les années l’importent peu, tant que sa sécurité est assurée. Mais Diego me traque… Lui, à cause de qui j’ai fui. Lui, que je prenais pour celui qui m’aiderait s’est avéré être celui qui m’a fait toucher le fond. Je n’ai jamais su choisir mes fréquentations à bon escient. Les preuves ne manquent pas.

 

 

Et je ne m’en prends qu’à moi-même, ayant été trop aveugle pour voir de qui venaient les menaces et les dangers. Je me suis enfoncée moi-même après avoir vécu le pire, et c’est à moi de m’en sortir. Seulement, ce n’est pas chose facile lorsque d’autres personnes sont impliquées. Je n’aime guère embarquer les gens avec moi dans mes misères, mais ce n’est pas comme si je choisissais toujours tout. Parfois, les choses se passent d’une manière contraire à ce que l’on aurait voulu, et il faut l’accepter, faire face.

Mais parfois ma capacité à affronter les obstacles diminue considérablement. L’espace de quelques heures seulement, mais elle diminue. Quand j’en viens à penser a mon ange brun.

Je tente de me convaincre qu’il n’a pas besoin de moi, et de toute façon, ai-je vraiment le choix ? Je ne suis pas du genre à m’avouer vaincu d’entrée, mais parfois, il faut savoir reconnaitre la défaite provisoire. Un jour, je réglerai tout. Un jour, tout rentrera dans l’ordre. Un jour, je l’espère, je n’aurai plus lieu d’haïr personne.

 

 

Le bonheur est un luxe auquel je n’ai jusqu’alors pas vraiment pensé… Mais est-ce un crime de l’attendre, de le vouloir ? Non, je n’ai jamais rien entendu de tel.

Depuis mes seize ans, je ne connais plus ce sentiment. A vingt quatre ans maintenant, il serait peut-être l’heure… Alors oui, quand tout sera réglé, je serai heureuse.

Un seul problème persiste ; le comment. Comment m’y prendrai-je pour tout résoudre ? Sans doute la solution se présentera-t-elle d’elle-même.

La vie me doit bien ça. A moi, et à lui aussi… A Thorn.

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