
– Quoi ?! Vocifère Clint alors que ma main touche son épaule.
Il se retourne vivement. Jamais je ne l’ai vu aussi révolté, aussi… Agressif. La réapparition d’Emily le métamorphose, petit à petit. De plus en plus irritable, associable et colérique, et parfois, à l’autre extrême, encore plus froid et distant. Le pouvoir qu’elle exerce sur lui m’accable. C’est perdu… Pour moi, c’est perdu. Il faudrait qu’il l’oublie pour avoir ma chance. Et vu la manière dont la jeune fille revient à la charge, ce n’est pas de si tôt qu’elle sortira de son esprit. Les sentiments sont injustes.
- Excuse-moi, je bredouille stupidement. Je ne voulais pas…
- Quoi ?! Tu ne voulais pas quoi ?! Me surveiller ? Découvrir quelque chose que je voulais garder pour moi ? Et ben tant pis, maintenant, c’est fait !

- J’étais venue voir si tu allais bien, je…
- Comme toujours ! Se met-il à hurler. Est-ce que tu pourrais arrêter cinq minutes de faire passer pour une sainte nitouche innocente de surcroît ? Conduis-toi en adulte, et assume tes torts, pour une fois dans ta vie, Tess ! Tu sais quoi, Lyra a raison ! Tu te conduis en martyre, ce que tu n’es pas, tu es égoïste ! Qu’est-ce qui te bouffe, exactement ? La haine qu’elle te porte ? ET BIEN BOUGE-TOI, MERDE ! Arrête de te lamenter, et va lui parler, va mettre les choses au clair !
Son discours me fige, tout entière. Jeffer vient de se placer devant moi, et je ne le remarque pas. Je suis incapable de me concentrer sur les choses positives. Tout ce qui compte, c’est cette opinion désastreuse que Clint a de moi… Désastreuse et véridique. « Lyra a raison »…

Ces mots résonnent sans interruption. Ce sont ceux que je supporte le moins. Mon meilleur ami, l’homme que j’aime s’est laissé convertir par ma sœur qu’il connait depuis si peu de temps, comparé à moi. Elle range tout le monde de son côté, tout le monde… Peut-être un jour perdrai-je aussi Jeffer, par sa faute. Peut-être parviendra-t-elle à liguer la terre entière contre moi, puisque tel semble être son désir.
Petit à petit, je deviens de plus en plus seule. Et personne ne s’en soucie vraiment. J’ai beau hurler, personne ne me voit, ni ne m’entends. « Tu te conduis en martyre, tu es égoïste ».

Il a raison. Il a vraiment raison. Je ne pense qu’à moi, et ne peut m’en empêcher. Parce que j’ai été laissée dans l’ombre trop longtemps, et que je tente tant bien que mal de me faire une place… Je me conduis en martyre… Ce que je ne suis pas… D’après lui… D’après le monde entier. Vraiment ? Ne suis-je pas une martyre ? N’est-ce pas de la faute des autres, ce poids oppressant qui s’abat sur mon cœur ? Non… Peut-être pas non… En effet…
Je n’assume rien. Je fuis sans arrêt, rejette la faute sur ceux qui m’entourent. Mais comment savoir, à quel moment ai-je raison, à quel moment ai-je tort ?




































