135  posté le dimanche 16 mars 2008 12:07

 

– Entre, lance la femme d’un ton sec.

 

Mais il s’est déjà avancé avant même qu’elle ne l’y invite. Il a appris à ne pas attendre une telle chose de la part de sa génitrice. Il entre donc, et jette un coup d’œil critique à l’endroit.

 

 

Sale, petit, miteux. Il n’éprouve rien d’autre qu’une sorte de mépris à l’arrière gout de moquerie. Elizabeth croise les bras derrière lui, et regarde son fils de haut en bas. Elle aussi le méprise. Chaque fois qu’elle pose les yeux sur lui, elle a honte. Honte d’avoir mis un tel enfant au monde. Il n’a jamais été bon à rien, et ne le sera jamais, elle en est persuadée. Elle a tout essayé, tout. Elle souhaite ne jamais lui avoir donné vie, oui, ça par-dessus tout. S’il y avait une chose à refaire dans sa vie, c’était bien celle-là. Le tuer alors qu’il n’en était qu’au stade d’embryon. Elle aurait dû, et tout aurait été plus facile.

Mais aujourd’hui elle a besoin de lui. Pour la première fois, elle se rend compte qu’il a une utilité.

 

- Assieds-toi sur le canapé, dit-elle.

 

 

Andreas s’assied. Andreas est beau. Andreas ressemble à son père.

Elle déteste Andreas.

L’incarnation du diable dans un corps d’ange. Un ange dégageant une aura malfaisante. Elle prend également place et croise les jambes. Son fils ne semble pas pressé d’entamer la conversation, plutôt même le contraire. Elle aussi, préfèrerait éviter de lui adresser la parole.

Le jeune homme tend le coup, apparemment en quête de quelque chose. Ne le trouvant pas, il lève les yeux vers Elizabeth.

 

- Ton chien de garde n’est pas là ?

 

Elle serre les poings. Comment ose-t-il parler de lui d’une manière aussi suffisante ? Non pire… d’un ton aussi indifférent ?

 

- Il est allé au parc avec Cloe, lance-t-elle en se forçant à adopter un ton posé.

 

 

Si elle n’avait pas besoin de lui, elle se serait donné une joie de lui en coller une. De toute ses forces.

 

- Tu l’as laissé avec ce taré ? Lance son fil d’un ton un peu trop calme pour cet fois être réellement détaché.

 

- Ne parle pas de Will comme ça, rétorque-t-elle, c’est ton frère.

 

- Et mon frère est un connard complètement taré, donc, cela nous ramène au point de départ, se moque-t-il. Bon, maintenant, arrête de tourner autour du pot, dis-moi ce que tu veux.

 

Andreas regarde sa mère quelques instants, elle n’esquisse pas un mouvement. Il en vient même à se demande si elle l’a entendu, mais au fond de lui, il sait très bien que oui. Alors il attend, ne quitte pas sa position sur ce canapé miteux. Qu’est-ce qu’il peut haïr cet endroit ! Il vient de s’en rendre compte, dès que le nom de Will est apparu, en fait.

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136  posté le dimanche 16 mars 2008 12:16

 

– J’ai besoin d’argent, lance Elizabeth sans oser regarder son fils.

 

Elle n’a pas honte de lui demander ça, non. Seulement, elle a peur de lire du refus dans les iris noirs du garçon insensible. D’ailleurs, elle l’entend rire. La femme se mord les lèvres. Il va se faire un plaisir de refuser, ce minable.

 

- Le père milliardaire de tes trois autres enfants serait-il parti sans rien te laisser ? Lance-t-il toujours en ricanant.

 

Comment diable fait ce gosse pour faire tellement mal à travers de simples mots ? A l’aide de cette phrase lourde de sous entendus, il vient de lui rappeler sa propre bassesse, qu’elle se borgne pourtant à ignorer. Il est démoniaque, c’est la seule explication. Il est venu au monde pour la faire souffrir, et elle a eu beau lui faire payer ce rôle de messager du diable, il n’a jamais changé.

 

 

- J’ai besoin d’argent, répète-t-elle. Je sais que tu en as, ne me mens pas… Ton groupe a du succès.

 

Andreas tourne la tête vers sa mère, et la gratifie d’un regard consterné et amusé à la fois. Un léger sourire vient animer ses lèvres, un sourire qui ne traduit pas la moindre trace de joie.

 

- Tiens, aujourd’hui ça t’arrange d’avoir un fils musicien, lance-t-il d’une voix emprunte d’une cruauté accablante. Je ne suis plus l’éternel raté hein… salope…

 

Cette phrase, elle vient du cœur. Ce dernier mot, cette insulte qui n’a pas vraiment une grande importance tant elle a été proférée par lui, elle vient de prendre une signification monstrueuse.

 

 

Il tente de lui faire payer la haine qu’elle éprouve envers lui. Pourtant, lui aussi la déteste… Non, ce n’est pas vrai. Elle l’indiffère. Il s’est détaché de cette femme qui n’a rien fait d’autre que lui donner la vie. Cette vie qu’il maudit.

 

- Si tu ne le fais pas pour moi, fais-le pour Cloe, argumente-t-elle sans prendre la peine de répondre. Elle a besoin de toi…

 

Le jeune homme serre les poings. Sa mère connaît sa faille. Et elle s’en sert. Si forte était la tentation de prendre sa toute petite sœur pour l’emmener vivre avec lui, loin de cette diablesse aux faux airs désespérés ! Mais il ne peut pas. Il ne peut pas, parce qu’aussi pénible était-ce à réaliser, il sait qu’il serait dix fois pire. Camé du matin au soir. Un autre homme, du matin au soir. Oui, même sa mère vaut mieux.

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137  posté le dimanche 16 mars 2008 12:24

 

A cet instant, la porte s’ouvre. Andreas lève la tête, las, dans l’intention de réprimander son meilleur ami qui vient sans doute de faire irruption, impatient.

Mais une toute autre surprise l’attend.

 

 

Une fillette âgée de neuf ou dix ans entre, suivie d’un homme. Tous deux arborent une chevelure rousse flamboyante.

Le jeune homme sent alors une vague d’antipathie prendre possession de son corps, et il se lèvre d’un bond, presque instinctivement. Brusquement, il a envie de cogner.

Et en plus, il est en manque. Un rien commence à l’énerver.

Et surtout, il commence à sentir les symptômes séreux. Il a de plus en plus froid, et une légère nausée s’empare doucement de lui. Non ! Non, il ne veut pas se laisser submerger par cela maintenant. Il aura tout le temps de se piquer dans quelques heures… Il peut tenir, il est fort. Il peut tenir… C’est ce qu’il se répète. Il n’est pas accro, non pas le moins du monde…

N’est-ce pas ?

 

 

Brusquement, le regard du jeune homme roux s’emplit de haine. Il regarde son frère, celui qu’il rêve de saigner à mort.

 

- Bonjour Will, se force Andreas à adopter un ton hautement narquois, comme toujours c’est un plaisir de te revoir !

 

- Ta gueule, sale chien ! Crache son frère.

 

- Tu me vexes… Je sais que tu m’aimes, avoue-le !

 

Will serre les poings. Andreas sourit. Il aime prendre le dessus de la sorte, il aime rendre tout le monde fou autour de lui. C’est même la chose qui le passionne le plus au monde. Rendre fou les gens.

 

 

Il baisse alors son regard qui se pose sur la fillette. Il sourit alors tendrement. Il ne fait pas attention à cette nouvelle vague de nausée qui l’envahit et se penche vers la petite rouquine.

 

- Salut mon cœur, murmure-t-il en la prenant dans ses bras.

 

 

Cloe referme les siens dans le dos de son grand frère, et elle sourit. Elle n’a que dix ans, et pourtant elle le comprend si bien… Elle ressent tout ce qu’il ne veut pas s’avouer. Elle pourrait presque palper sa souffrance actuelle qu’il s’obstine à considérer éteinte. Elle veut le réconforter, et lui dire qu’il n’est pas seul, qu’il ne fait rien de mal, mais elle ne sait pas comment faire pour qu’il la croie.

Elle veut lui faire comprendre que c’est un ange. Qu’il est innocent. Que toutes les choses que lui reprochent leur mère, il n’en est pas coupable. Elle veut qu’il arrête de se considérer comme un éternel fautif, elle veut qu’il arrête de mépriser la vie.

Oui, c’est ça, il n’est qu’un ange, un tout petit ange si fragile à qui l’on a arraché les ailes. Non pas coupé, bel et bien arraché. D’une manière cruelle et sans pitié. Et maintenant, il chute pour se briser, inévitablement.

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138  posté le dimanche 16 mars 2008 12:33

 

Le jeune homme lâche Cloe à contrecœur, et s’éloigne de quelques pas, faisant face à son frère et sa mère.

Will regarde celle-ci d’une façon éternellement protectrice. Trop, même. Mais tout le monde y est habitué.

Il soupire, se sentent soudainement impuissant. Il ne peut pas refuser la requête de sa mère. Sinon, il condamne sa petite sœur à vivre ainsi. Il a très bien comprit le manège d’Elizabeth. Elle ne lui a pas demandé de l’argent par téléphone, parce qu’elle savait qu’il aurait refusé net. Alors elle l’a fait venir ici, là où elle pourrait manipuler Cloe pour obtenir les faveurs de son grand frère. Maléfique, pour sûr, elle l’est.

 

 

- C’est bon, tu l’auras ton fric, marmonne le jeune blond, résigné.

 

Il ne laisse pas sa colère exploser. Il sait qu’en cet instant, Will et sa mère jubilent de son abdication. Lui, il en souffrirait presque. Dieu, qu’il aimerait pouvoir vivre sans être incapable de refuser quoi que ce soit à ses sœurs ! Mais c’est impossible. Tout bonnement impossible.

 

- Tu m’en verseras à chaque fois que je te le demanderai ? S’enquit Elizabeth.

 

- Si je ne suis pas sur la paille, ouais, grogna Andreas lutant intérieurement pour ne pas exploser une bonne fois pour toute.

 

 

Elle profite cette salope, elle profite, et bien comme il faut ! Will émet un petit rire vainqueur, et c’est la goutte d’eau. Le jeune blond se retourne et se rue en sa direction, dans l’intention de le frapper, mais il se retient au dernier moment.

 

- C’est quoi ton problème ?! Crache le rouquin. Tu t’en prends à moi parce que je suis gay, c’est ça ?!

 

Andreas secoue doucement la tête, un vil sourire animant ses traits.

 

- Tu joues la carte de l’homo, comme d’habitude… Rit-il. T’es pas gay Will, ou plutôt, tu l’es parce que tu seras jamais capable d’aimer une autre femme que…

 

 

- TA GUEULE ! Cingle Will en donnant un fort coup de pied dans le tibia de son frère.

 

Celui-ci étouffe un cri de douleur. La peine physique est insupportable. Il veut hurler, mais il ne le fait pas. La violence du coup a été dupliquée par le manque d’H.

Il n’en peut plus, il ne peut plus rien supporter. Il n’a qu’une idée en tête, se piquer, tout de suite, tout oublier.

Il se rue dehors sans un regard en arrière.

 

 

- Je veux être seul, vocifère-t-il à l’adresse de Jake qui s’avance vers lui d’un pas inquiet.

 

Puis, il se met à marcher seul le long du trottoir, épuisé, meurtri. En cet instant, les cicatrices qui lui avaient laissé ses ailes arrachées d’ange déchu le font souffrir. C’est une douleur physique, n’est-ce pas ? Il n’y a rien de psychologique dans tout ça… Il ne peut pas souffrir moralement.

Il ne peut pas puisque de l’intérieur, il est mort.

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139  posté le dimanche 16 mars 2008 12:41

 

Lyra

 

Il est presque onze heures du soir, et je marche seule, âme perdue dans cette ville fantôme.

Oxford, le soir, je m’y sens bien.

Rectification. Oxford, le soir, seule, je m’y sens bien. Seule, ou bien accompagnée. Cependant, je ne sais pas vraiment qui serait capable d’apprécier une balade nocturne avec moi, sachant que dans ces moments là, j’en profite pour penser.

Penser à tout et à rien, juste penser. Parfois, cela fait du bien, j’arrive directement à mettre le doigt sur mes problèmes, et parviens presque à trouver une solution. Aujourd’hui, la tâche ne m’est pas si aisée. Je tente de faire le point sur ma vie.

 

 

Je me suis barrée de chez moi pour fuir ma sœur par-dessus tout, et quelques années plus tard, je reviens, pour des raisons qui se font de plus en plus floues.

La première raison, la seule qui m’avait réellement poussée à faire cela, avait été l’envie de m’échapper.

Fuir l’un pour protéger l’autre. Puis après, je me suis demandée ; ou puis-je bien aller ?

Je n’avais plus envie d’être seule, et surtout, je n’avais pas envie qu’il ne me retrouve…

J’avais pensé à Kendall… et inévitablement à Tess. Parce que aussi puissante ma rancœur soit-elle, elle reste ma sœur, et j’étais désespérée. J’eus alors cette idée sournoise, je dois bien le reconnaître, de la retrouver. La retrouver pour la faire souffrir, lui imposer ma présence continuelle, jour après jour, faire rejaillir son atroce sentiment de culpabilité pour qu'il la ronge petit à petit…

 

 

Et j’ai réussi. A chaque seconde elle s’accable encore plus. Pourtant la satisfaction que j’avais espérée en tirer ne vient pas. Je me suis rendue compte que ma vengeance n’avait pas de but. Car au fond moi, je n’ai pas envie de me venger… Je n’ai pas envie de créer de nouvelles souffrances. Je suis venue, et maintenant je m’en rends compte, pour faire le point sur moi-même, et peut-être… Peut-être aussi pour apprendre à pardonner.

Mais quelque chose m’empêche d’exécuter cette dernière pensée.

Elle savait.

Ce qu’il s’est passé avant le suicide de maman, ce qu’il m’est arrivé… elle était au courant.

C’est même à cause d’elle que je suis tombée dans le panneau. Je n’ai même pas besoin de confirmation de sa part, j’en suis certaine. Elle savait, et n’a rien fait.

 

 

La pire des désillusions, engendrée par la pire des trahisons.

Mon malheur, déclenché par la fourberie de ma sœur jumelle, que je ne peux pas m’empêcher d’aimer malgré tout. Je sais d’ores et déjà que si je souhaite réellement à me réconcilier, un jour, tout devra exploser. Un jour, je lui jetterai à la figure tout ce que je lui reproche, bien qu’elle le sache déjà, peut-être se défendra-t-elle, peut-être pas, mais ce jour là, je pense que je serai prête à tourner la page.

Mais pour l’instant, c’est trop dur. Trop dur d’en parler, trop dur même d’y penser.

 

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