
Derrière nous, Drake pousse un juron,
s’arrête de jouer quelques secondes pour
réfléchir, puis se remet à faire le malin avec
sa bien aimée batterie. J’aurais dû prendre un
colocataire manchot, ça aurait évité ce genre
de bordel. Et encore, j’ai de la chance, il joue
bien.
Lyra lui adresse un sourire encourageant auquel
il répond brièvement avant de se replonger dans sa
musique. Elle est appréciée.
Surtout par lui et Jake, ils s’entendent
à merveille. Sheldon ne l’a jamais vu, mais il a la
faculté extraordinaire de se découvrir des
affinités avec la terre entière, alors je ne me pose
même pas la question.
Jeffer aussi, l’aime bien. Ce matin,
lorsqu’elle est arrivée, il s’est assit quelques
minutes avec elle dans la cuisine, et je les avais entendus
rire.
Et puis Andreas… Mais lui, c’est un
cas à part.

Toujours est-il que je ne peux pas ignorer le
changement de comportement de ma sœur. En à peine
quelques jours, elle a troqué son air renfrogné pour
une expression ouverte et joviale. Oh bien sûr, elle conserve
sa forte tendance à emmerder le monde, et Tess est toujours
victime de ses sautes d’humeurs, cependant elle paraît
moins aigrie qu’au début.
Je me demande souvent si elle est
réellement plus heureuse ou si elle fait simplement
semblant, à la manière d’une actrice. Mais
après tout, à quoi cela la mènerait-elle ?
Faire croire que tout va bien, si c’est pour
s’effondrer soudainement, sans que personne ne l’ai
soupçonné ? Je ne sais pas… Je
préfère me dire qu’elle ne fait pas semblant,
cela me simplifie grandement les choses.
J’entends quelqu’un monter les
escaliers, et les pas sont trop lourds pour appartenir à la
frêle Camilla. Jeffer étant également à
l’étage, je ne peux qu’identifier cette personne
comme un certain blond ayant frappé quelques minutes plus
tôt. Lyra tourne également la tête.

- Tiens, t’es encore vivant toi ? Crache
Drake.
Je suis étonné de la
vélocité de ses propos. Je crois simplement
qu’il est furieux contre Andreas. Comme Clint, il lui en veut
de se détruire, mais surtout, de s’en foutre
royalement.
- T’as l’air déçu, mon
chou, ironise le blond, la prochaine fois j’essayerai la
même chose sur l’autoroute, j’aurais plus de
chances de crever, et tu seras content.
Les bras du batteur se mettent à trembler,
ses mâchoires aussi. Il est furieux, il est frustré.
Je le comprends. Parfois, je me demande si un jour, quelqu’un
sera capable de faire réaliser quoi que ce soit au jeune
homme, que ce soit par les mots, que ce soit par les gestes.
Andreas plaisante sur sa propre mort, et ça peut sembler
inoffensif, au premier abord. Cependant, cela va bien plus loin. Je
crois vraiment que… qu’il s’en fout. Je crois
qu’il se fout de la mort, et même pire, qu’il
l’attend, comme une amie de longue date qui peine à
arriver. Et ça, je ne comprendrai jamais pourquoi, à
mon avis. J’ai trop d’estime pour l’existence
humaine pour chercher à le comprendre.

- ‘tain, mais t’es vraiment con !
Fulmine Drake avant se marteler son précieux instrument de
coups de baguette, comme un branque complet.
Andreas croise les bras, et le regarde
s’exciter avec un détachement sans doute rageant, les
sourcils levés. Je l’entends même émettre
un petit rire.
Lyra regarde le jeune homme avec un air ahuri.
Elle se demande ce qu’il fait là, et sans doute
pourquoi il a quitté l’hôpital. Je ne la vois
pas affolée ou quoi que ce soit ; le soir de
l’accident, deux jours plus tôt, elle n’avait
absolument pas paniqué, contrairement à Tess. Elle
s’était rendue sur les lieux, m’avait
téléphoné, et avait même attendu
à l’hôpital, tout ça avec un calme dont
je ne la pensais pas capable.