96  posté le samedi 01 mars 2008 15:11

 

Je me gare, et sonne à la porte d’entrée, alors que la voix de Sheldon lance un « c’est ouvert ». Je pousse le battant, et deux voix très familières se font entendre.

Le dicton « quand on parle du loup… » Trottine innocemment dans ma tête, bien qu’en cet instant, le terme plus approprié serait « quand on pense au loup ».

 

 

- Mais merde Andreas, si je t’accueille deux jours chez moi, c’est pas pour que tu te tapes Camilla à la première occasion ! Lance Lindsay, furieuse.

 

- Tu m’emmerdes, me parviens la voix de son frère. Si j’ai besoin de mes heures de baise quotidienne, ça te regarde certainement pas !

 

Que de poésie, dans cette maison… Les hommes sont aussi irrécupérables que les femmes sont stupides. J’hésite à m’avancer un peu plus, un peu gênée à l’idée de les déranger en plein milieu de cette discussion si touchante. Mais les connaissant, je devine que leurs éclats de voix ne vont pas s’éterniser. J’envisage deux solutions possibles ; soit ils se tombent dans les bras l’un de l’autre, soit Andreas quitte la pièce avec son légendaire « tu me casses les couilles ! ».

Je cherche désespérément Sheldon des yeux, mais celui-ci semble décidé à ne pas se montrer. Je me poste donc timidement dans l’encadrement de la porte donnant sur la cuisine, salle exacte ou se déroule la dispute.

 

 

Lindsay me remarque aussitôt, et me sourit de la manière la plus convaincante dont elle est capable. Andreas m’aperçoit à son tour.

 

- Tu me casses les couilles, siffle-t-il à sa sœur.

 

Solution numéro deux, donc. Il sort, et me cogne l’épaule en passant. Le garçon se retourne vers moi, et je m’en étonne. Ce n’est pas dans ses habitudes de demander pardon pour si peu.

 

 

- Comment va ta sœur ? Me demande-t-il directement.

 

Bien sûr… Andreas Young ne se refera jamais. Pas d’excuses lorsqu’elles seraient appropriées, seulement une question formulée avec agressivité, comme s’il avait peur de ce qu’il pourrait se passer s’il ne tournait pas immédiatement la situation à son avantage. J’ouvre la bouche pour lui répondre, ne prenant même plus la peine de relever son manque de politesse, mais il me devance.

 

- Non, en fait, laisse tomber, J’en ai rien à foutre !

 

- And… commence Lindsay.

 

- Ta gueule la chieuse ! Rétorque-t-il avec une véhémence démesurée. Je me barre d’ici, moi !

 

- Personne va te retenir, marmonne sa sœur d’une voix assez audible pour qu’il puisse comprendre avant qu’il ne sorte en claquant violemment la porte.

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97  posté le samedi 01 mars 2008 15:19

 

Je n’ose pas regarder Lindsay directement dans les yeux. Je n’ose pas la regarder tout court. Je suis gênée de m’être imposée à un moment aussi critique.

Elle prend appui contre un meuble de la cuisine, et son regard se perd dans le vague, quelque part ou je ne peux pas la suivre.

Sheldon fait une entrée discrète, comme à son habitude, pose une main rassurante sur mon épaule avant de s’avancer vers sa fiancée.

 

 

Il se pose devant elle, très près, et braque son regard dans le sien. La jeune femme soutient ses iris à son tour, et ils restent là quelques secondes, près l’un de l’autre, sans souffler un seul mot.

Je me sens obligée de détourner les yeux tant cette scène me parait intime, bien qu’ils n’amorcent aucun geste qui pourrait me faire sentir mal à l’aise. Puis, il se penche vers elle, et du coin de l’œil je devine qu’il l’embrasse rapidement.

 

- Ne t’inquiète pas, lance Sheldon, ça va lui passer.

 

- Je sais bien que ça va lui passer, répond la rousse un peu sèchement, ça va lui passer quand il ne sera plus une espèce de camé constamment en manque ! Tu as vu comme il tremblait ? Je sais qu’Andreas n’est pas un tendre de nature, mais je sais aussi que ce n’est pas son genre de gueuler sur les gens sans raison, il…. Il change…

 

Sa voix se brise, se transforme en murmure. Je me sens presque intruse. Mais pire, je me sens ridicule et pitoyable. Quand je pense que je suis venue ici en quête de réconfort pour à cause d’une simple engueulade avec Clint qui m’a fait craquer, alors que de leur côté le jeune couple a déjà assez de problème avec le frère de Lindsay…

 

 

Je me rappelle lorsqu’il a commencé à sombrer. Il essayait en soirée, « pour s’amuser » comme qui dirait… Puis le pour s’amuser s’était transformé en dépendance, une dépendance qu’il avait niée pendant longtemps. Puis il l’avait acceptée, était même entré en cure de désintoxication, en était ressorti clean… Pour ensuite replonger. Il est coincé au beau milieu d’un cercle vicieux. Et je ne sais pas ce qui pourra l’en sortir.

 

- Je sais que tu ne veux pas, mais je pense que tu devrais l’envoyer à nouveau en cure, propose mon meilleur ami.

 

- Non, refuse Lindsay immédiatement. Tu as bien vu que ça n’a servi à rien la dernière fois… Tu le connais il déteste être enfermé, et s’il n’y va pas de son plein gré, il va se barrer, d’une manière ou d’une autre.

 

Sheldon acquiesce. Je crois qu’il est temps pour moi de partir.

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98  posté le samedi 01 mars 2008 15:24

 

J’esquisse un pas en arrière sans un mot pour ne pas les déranger, mais la voix de la rousse me rattrape.

 

- Non, reste Tess, désolée pour ça…

 

- Aucun problème ! Je la rassure immédiatement. Mais je préfère vous laisser, désolée pour le dérangement…

 

- Reste espèce de têtue, rit-elle faiblement, va t’installer dans le salon, tiens, tu veux un café ?

 

 

Je hoche la tête en guise de non, et lui adresse un large sourire avant de me diriger vers le canapé, comme elle venait de me l’ordonner. Sheldon me rejoint en moins de deux, toujours serein. Il s’installe confortablement et s’apprête à prendre la parole lorsque des pas dévalant l’escalier se font entendre.

Un jeune homme de grande taille, brun et à la peau foncée se dirige vers nous, enfermé dans son éternelle bonne humeur qui ne manque jamais de me redonner le sourire lorsque celui-ci peine à se montrer. Il constate ma présence, et ne cache pas son ravissement.

Une lueur malicieuse et appréciatrice dans un sens éclaire son regard sombre, puis il reporte son attention sur mon ami.

 

- Ta télé du haut est réparée mon vieux, t’es qu’un pas doué, t’avais branché le mauvais câble !

 

 

- Le pas doué t’emmerde, Jeffer, le remballe doucement Sheldon, c’est pas moi qui a un boulot à mi temps comme électricien.

 

- Électricien ou pas, un malheureux petit câble, c’est pas la mer à boire, marmonne le jeune homme.

 

J’émets un petit rire, amusée par cette démonstration si flagrante de leur ô combien solide amitié. Jeffer me considère à nouveau.

 

- Qu’est-ce qui t’amène, ma jolie ? Demande-t-il d’une voix au ton étonnement plus grave que celui qu’il avait employé avec Sheldon.

 

C’est étrange, je n’avais jamais remarqué ce changement radical avant maintenant. Oui du moins, je ne le remarquais plus depuis un bout de temps. Sheldon semble également l’avoir noté, car il esquisse un sourire en coin.

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99  posté le samedi 01 mars 2008 15:29

 

– Je suis venue sur un coup de tête, je m’explique rapidement.

 

- Tu m’en vois ravi, sourit-il en prenant ses aises à côté de moi.

 

Le problème avec Jeffer, c’est sa constante assurance. Il est beau, le sais, et s’est déjà servi plus d’une fois de ses atouts pour parvenir à ses fins. J’en viens presque à espérer qu’il se prenne une belle claque dans la gueule un jour, pour lui apprendre la vie. Mais après tout, il me fait rire, ce qui est rare en ce moment, donc je ne lui en veux qu’à moitié.

 

 

- T’étais pas censé réviser dur comme fer pour tes examens ? Je lui demande, me rappelant que la dernière fois que je l’ai croisé, il avait la tête plongée dans ses cours.

 

Il arbore un sourire de vainqueur.

 

- Tu parles à un homme libre de tout exam. à la con ! Je les ai passés hier, précise-t-il.

 

- Et comment ça s’est passé ?

 

- Comme des exams, conclut-il apparemment peu désireux de s’attarder sur le sujet.

 

 

Je retiens un soupir de justesse. Je ne l’ai jamais connu bosseur, plutôt en tant que fêtard invétéré. Il n’avait commencé à s’affoler qu’une semaine avant ses partielles, et je suppose que ça n’a pas suffit. S’il n’existait pas, il faudrait l’inventer, ce phénomène.

Lindsay entre dans la pièce quelques secondes plus tard, à peine.

 

- Ah, Jeff, s’exclame-t-elle, t’as trouvé le problème ?

 

- Ouais, répond celui-ci, narquois. Demanda à ton fiancé, c’était d’un niveau de difficulté affolant !

 

- Fermes-la, tu seras mignon, Sheldon met fin à cette conversation qui donne un coup magistral dans son ego.

 

 

Lindsay s’installe sur les genoux du jeune homme, et décide de le supporter en ignorant royalement les sarcasmes de Jeff.

J’analyse la scène du regard. Nous ressemblons à un petit groupe d’amis de notre âge normaux. Oui, normaux. Pas à de jeunes adultes projetés trop tôt dans la dure réalité de la vie sans qu’on ne nous ait demandé notre avis. C’était exactement ce à quoi ressemblait plusieurs personnes de mon entourage, à commencer par une brune qui me ressemble énormément au niveau physique, un rouquin détestable, et un blond d’une beauté glaciale.

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100  posté le samedi 01 mars 2008 15:35

 

L’après midi passe, j’en arrive à oublier mes tourments de début de journée pour profiter de cette après midi ensoleillée, au sens propre comme au figuré. Les futurs mariés respirent la bonne humeur, ça se sent, c’en est même contagieux.

Je ris sans avoir besoin de me forcer, et c’est agréable.

Mais le temps passe vite, même lorsqu’on a l’impression que les secondes ne défileront jamais.

Toutes les bonnes choses ont une fin, et celle-ci se termine trop tôt à mon gout. Mais je ne peux pas rester enfermée chez eux, loin de toutes complications éternellement. Il faut que je rentre chez moi, et que j’affronte le regard des personnes qui pourrissent et enchantent ma vie en même temps. C’est triste de penser à eux de cette manière, et pourtant, ce n’est que pure vérité.

 

 

- Je te raccompagne, Jeffer ? Je propose à mon ami.

 

- Ouais, c’est pas de refus ! Bondit-il sur l’occasion. Mais à une condition !

 

- Laquelle ? Je m’étonne.

 

- C’est moi qui prends le volant ! Ca n’a rien de personnel, mais ta manière de conduire me donne envie de gerber ! J’oublierai jamais la première et seule fois ou je suis monté en bagnole avec toi…

 

- Je venais à peine d’avoir mon permis ! Je me défends.

 

- Rien à foutre, rit-il, en avant ma belle, tu monte à la place passager aujourd’hui !

 

 

Je lève les yeux au ciel pour témoigner mon exaspération, et esquisse un sourire qui lui se charge de traduire mon amusement. J’avais oublié qu’il était capable de me faire ressentir deux sentiments bien contraires en même temps.

Lindsay nous lance un au revoir chaleureux, et Sheldon lance un regard entendu à Jeffer qui me fait douter l’espace de quelques secondes.

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