60  posté le jeudi 21 février 2008 19:49

 

Il s’éloigne de la batterie, qui n’est pas vraiment son instrument de prédilection, et va s’installer sur le canapé, jetant un regard attentif aux alentour. Je reste debout, les bras croisés sur la poitrine, surveillant son manège confus.

 

- Vous êtes tous morbides dans cette baraque, ou vous ne connaissez tout simplement pas l’existence des couleurs ? Fait-il remarquer à voix haute, tout en fixant les murs sombres du salon.

 

J’hausse les épaules, indifférent à ses critiques continuelles. Ayant été son colocataire pendant trois ans, celles-ci ne m’atteignent plus, de la même façon qu’elles n’ont aucun effet sur Jeffer ou Clint. Il faut vivre, ou avoir vécu avec ce type, qui est plus un mythe à lui tout seul qu’un simple homme, pour se considérer comme blasé, une bonne fois pour toutes.

 

 

 

- Comment va Camilla ? Me demande-t-il alors que je m’installe en face de lui.

 

- Bien, j’hausse les épaules. Je crois qu’elle a quitté Damian.

 

- Tant mieux, réplique Andreas au quart de tour. Ce type était un bon à rien ! Elle a bien fait de m’écouter.

 

Comme d’habitude, il se montre très protecteur envers sa meilleure amie. Sans doute trop. Personne n’a jamais vraiment réussi à cerner leur relation.

Un jour ils s’embrassent comme un couple vivant un amour passionné, le lendemain ils se promènent bras dessus bras dessous de façon à passer pour frère et sœur. Cette instabilité est plus due à Andreas qu’à ma colocataire. Elle lui est entièrement dévouée, ça ne fait aucun doute. Il se contente d’exiger, et elle exécute. Et le pire dans tout ça, c’est que je pense sincèrement que mon ami ne s’en rend pas compte.

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61  posté le jeudi 21 février 2008 19:53

 

– Si ça te gêne tant que ça qu’elle sorte avec des blaireaux, tu n’as qu’à repartir avec elle, elle n’attend que ça, je propose dans l’espoir naïf qu’il médite sur mes paroles.

 

Il éclate d’un rire froid et dénué de réelle joie. Et soudainement, je suis content qu’il se fiche de mes conseils comme de l’an quarante. Aucune femme ne devrait se risquer dans une relation avec un type incapable de ressentir quoi que ce soit qui se rapproche de l’amour. Aucune.

 

 

Il tient à Camilla, c’est indéniable. Au point de l’embrasser, de coucher avec elle, même, occasionnellement. Ca s’arrête là. Il ne s’engage jamais.

Sauvage, inaccessible. C’est cette couverture qui est la sienne qui attire tant les femmes à la manière d’un aiment.

 

- Je ne ressortirai pas avec Camilla. Je suis bien trop incapable de me stabiliser, tu le sais. Je ne veux pas lui faire du tort, ni à elle, ni à moi, par ailleurs. Ce n’est pas de ma faute si je ne l’aime pas.

 

- Mais elle est importante pour toi.

 

 

- C’est vrai, opine-t-il. Je l’ai vue naître. Mon premier baiser, c’était elle, première fois que j’ai fait l’amour, c’était elle. Tu ne peux pas te détacher d’une personne aussi spéciale.

 

« Alors pourquoi continues-tu de jouer avec elle ? » est la question qui résonne sans fin dans mon esprit et qui ne franchira jamais le barrage de mes lèvres. Il faut que j’arrête de tenter de le comprendre, et que je m’en tienne au statut qu’il occupe dans ma propre vie : l’un de mes meilleurs amis. Point barre.

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62  posté le jeudi 21 février 2008 19:58

 

– Sinon tu… Je commence avant de me faire couper brusquement.

 

- Si c’est encore une question personnelle, Ken, tu peux te brosser pour que je réponde

 

Il lance ça à voix haute, d’un ton si détaché qu’on dirait qu’il vient de me demander l’heure. Intouchable. Eternellement indifférent à tout.

Pourtant, il a un côté attachant que personne ne pourra jamais nier. Il donne envie, involontairement, de savoir quelles sont les raisons secrètes de la souffrance qu’il porte constamment dans ses yeux, et qu’il cache si bien.

Même Camilla n’arrive pas à cerner entièrement les origines de son attitude.

Ce type est un mystère.

 

 

- Arrête de m’appeler Ken, je marmonne.

 

- Je trouve pourtant que tu corresponds à l’image du beau gosse au brushing parfait qui saute Barbie à l’arrière de sa voiture…

 

- Et maintenant, qui devient maître dans l’art de l’élégance ? Je le défie.

 

Il tient toujours des propos crus, très souvent dits avec une pointe d’ironie qui atténue la chose. Il ne relève pas ma remarque et s’étire en baillant sans retenue.

 

 

On pourrait croire que son attitude un peu arrogante est l’une des conséquences du succès de sa musique. Que dalle.

Il a toujours été comme ça, même avant de fonder le groupe avec Drake. Il reste terre à terre, aussi désagréable soit ce trait de son caractère.

 

- Jeffer n’est pas là ? S’enquit Andreas. Ca fait presque deux semaines qu’il me donne plus de nouvelles.

 

- Ca fait presque deux semaines qu’on a du mal à savoir s’il est mort sur son lit ou s’il révise comme il le prétend, je pouffe en haussant la voix, sachant que le concerné m’entendra.

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63  posté le jeudi 21 février 2008 20:05

 

– Je t’emmerde, Kendall ! Parvient la voix de Jeffer à mes oreilles.

 

Andreas éclate de rire, et crie à son tour ;

 

- Ca me touche que ma visite te ravisse à ce point ! T’avais pas besoin de te ruer comme ça hors de ta chambre tu sais, je ne vais pas m’envoler !

 

- Ta gueule à toi aussi, le blondinet ! Rétorque-t-il. J’ai des exams, moi, bande de branleurs !

 

J’émets un rire narquois. C’est la première fois en trois ans de collocation que je vois Jeff prendre ses études à cœur. Peut-être parce que pour une fois, ses facilités ne sont plus nécessaire pour lui permettre de ne pas refaire sa troisième année. Toujours est-il que le mot « travailler » lui est rarement associé.

Drake déboule dans la pièce, et Andreas le réprimande aussitôt sur le temps qu’il a prit pour se préparer. Mon colocataire répond avec un sourire blasé, et ils s’éclipsent, en direction du studio d’enregistrement.

 

 

Je file dans ma chambre pour m’habiller, et descends les escaliers peu après, après m’être dit que déranger Jeffer dans ses révisions risquait d’être dangereux pour moi.

Aussi invraisemblable cela puisse paraître, je n’étais ni maso, ni désireux de mourir.

J’arrive dans la cuisine, dans l’intention de me faire un café.

 

- Saaaaaalut ! Lance une voix calme derrière moi, mais qui me surprend tout de même.

 

- Ah putain !

 

 

Un garçon brun se tient derrière moi, une épaule appuyée contre le mur, un sourire moqueur et audacieux accroché aux lèvres. Matthias.

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64  posté le jeudi 21 février 2008 20:11

 

– T’es trop drôle quand t’as peur, se fout-il de moi, ouvertement.

 

Je grogne avec mauvaise humeur en guise de réponse. Le gamin doit avoir aux alentours des vingt et un ans, je n’ai jamais vraiment pensé à le lui demander. Je l’aimais bien jusqu’à quelques jours. Maintenant je redoute ses visites.

Je les redoute, non seulement parce qu’elles me forcent à faire quelque chose que je ne veux pas, mais par-dessus tout, parce que…

Parce que je commence à me dire que je suis en train de découvrir une partie de moi-même que j’avais jusqu’alors ignorée.

Non pas qu’elle me dégoûte. Mais elle me fait tout simplement peur.

 

 

- Qu’est-ce que tu veux ? Je lui demande, feignant l’indifférence.

 

- Tu le sais très bien, me sourit-il.

 

Je soupire. Je le savais, bien évidemment. Mais je me suis quand même permis quelques secondes d’espérer que sa visite n’avait rien à voir avec… moi.

 

- Matthias, arrête ça, je lance d’une voix bien plus faible que celle que j’avais escomptée.

 

Le jeune homme remarque cette hésitation, et sa proximité devient dangereuse. Il avance vers moi de sa démarche souple et légère, donnant l’impression que tout, absolument tout lui était facile.

 

 

- Pourquoi ? Me demande-t-il à voix basse. Ca te plaît, non ?

 

Oui.

 

- Non, ça ne me plait pas, je mens sans vergognes.

 

- Mytho ! Eclate-t-il de rire.

 

Il se rapproche un peu. Juste un peu. Je ferme les yeux et me force à me représenter le visage de Lesley, ma petite amie, dans ma tête. Elle et ses cheveux aussi blonds que ceux de Matt sont bruns…

Je secoue la tête. Je ne dois pas penser à lui, même s’il ne se tient qu’à quelques malheureux millimètres de moi.

Le « malheureux » est explicite. Trop, sans doute.

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