51  posté le samedi 16 février 2008 18:22

 

La journée passe, à une allure inexorablement lente. Je travaille du mieux que je peux sur ce putain de projet de fac qui me bouffe tout mon temps. Je n’arrive pas à organiser mes pensées, tout est confus.

Je tape une phrase, je lui trouve un défaut, je l’efface et je recommence. J’enchaîne ce rituel depuis maintenant une demi-heure, sans qu’il ne prenne fin.

Tout le monde est partit, il me semble. Victoria a ses cours à la fac, Tess son boulot à temps partiel, quant à Lyra, je ne l’ai pas vue pointer son nez depuis le début de la journée.

Je pousse un soupir, sentant bien que suis absolument inefficace, ainsi vautré devant mon ordinateur, aussi réactif qu’un poisson rouge. Je laisse tomber, et quitte le logiciel de traitement de texte sans sauvegarder, ce dont je ne prends conscience que trop tard.

De toute façon, je n’ai ajouté que deux malheureuse phrases dénuées d’intérêt. Je me laisse aller contre le dossier de ma chaise, et ferme les yeux quelques secondes.

 

 

C’est agréable. Plus de contraintes, plus de doutes, plus de rien du tout. Les paupières fermées, je deviens aveugle, au sens propre comme au figuré.

Une pensée désagréable surgit alors, avec la violence d’un raz de marée, et la soudaineté d’un coup de tonnerre.

 

"Un homme blond est allongé au sol, son sang se rependant sur un tapis que je ne connais que trop bien. Les billets autours de lui semblent crier « corruption ».

 

- Retourne dans ta chambre, Clint, m’ordonne une voix seulement présente dans mon imagination.

 

Mes jambes de petit garçon obéissent à cette recommandation maternelle, lorsque mon esprit meurt d’envie d’en apercevoir plus."

 

Et brusquement, je redeviens l’homme de vingt-six ans que je suis aujourd’hui, ramené à mon corps par des coups secs contre la porte.

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52  posté le samedi 16 février 2008 18:27

 

– C’est ouvert ! Je crie sans quitter ma place.

 

La poignée tourne, et des pas pesants se font entendre. Je ne fais pas partie de ces gens qui identifient leur visiteur à leur manière de marcher. Alors je tourne la tête et découvre un type aux cheveux châtains. Il sourit sereinement, et son visage apaisé me détend considérablement.

Je ne sais pas quel est le secret de Sheldon McQueen pour paraître toujours aussi épanoui, mais j’avais besoin de sa recette de toute urgence.

 

- Salut, me lance-t-il de sa voix habituellement calme qui me donne l’impression qu’il vient de sortir d’une extinction de voix.

 

- ‘Lut, je réponds, peu sociable.

 

 

Sheldon s’arrête devant moi et jette un coup d’œil à ma position laxiste, ainsi qu’à l’ordinateur dont l’écran était passé en mode veille. Un sourire animé d’un soupçon de moquerie se peint sur ses lèvres.

 

- Tu bosses activement ?

 

- Fous-toi de ma gueule ! Je lui rétorque avec mauvaise humeur. Je te demande, moi comment tu gères tes cours ?!

 

- Moi, j’ai un mariage dans quatre mois, j’ai d’autres choses à penser, se défend-t-il instantanément.

 

Je ne réponds rien et me contente de critiquer en silence. Bientôt marié à vingt-cinq ans… J’ai une pensée amère pour ma misérable année de plus. Tient-il réellement à me faire sentir comme un cas à part de la société ?

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53  posté le samedi 16 février 2008 18:31

 

Nous nous dirigeons inévitablement vers la table du salon afin de pouvoir se parler, assis et face à face.

Je lui déballe quelques banalités, peu amène à parler vraiment. Lui en revanche, c’est plutôt le contraire. Sheldon ne donne pas l’impression, grâce à son ton posé, mais lorsque j’y réfléchis, je me rends compte qu’il lui arrive d’être plus bavard qu’une femme.

Seulement, lui, il ne déballe pas trente-six informations dans la même secondes.

 

- Clint, t’es connecté ? Me glisse-t-il très bas, sans doute pour vérifier que je ne sois pas totalement absent.

 

 

J’opine, les yeux dans le vague, immergé dans mes propres songes, et lui lance un « oui » rêveur. Sheldon croise les bras, sceptique, et me dévisage de ses iris sombres, qui arrivent parfois à me flanquer la frousse, lorsqu’ils sont en colère.

 

- Qu’est-ce que je viens de dire ? Me teste mon ami qui se métamorphose doucement mais sûrement en chieur hors-normes. Je soupire et lève les yeux au ciel.

 

- T’es qu’un casse-couille ! T’as dit que Lindsay t’avais fait poireauter une demi-heure dans un magasin avant de dire que la robe ne lui plaisait pas, que tu ne sais pas si tu dois inviter ton oncle parce qu’il t’a quand même accueilli pendant deux semaines quand t’avais plus de tunes, et aussi que t’aimerais qu’Andreas et moi on te file un coup de main pour les préparatifs le soir même puisqu’on s’est si gentiment proposés quelques mois plus tôt.

 

Je lui lance un regard entendu qui souligne bien mon exaspération. Sheldon esquisse un sourire qui me contamine.

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54  posté le samedi 16 février 2008 18:37

 

– Comment va la future mariée ? Je lui demande alors en ne m’imaginant que trop bien Lindsay complètement à fleur de peau.

 

Elle n’était déjà pas une calme de nature avant ça, mais en ce moment, elle est sûrement au comble du comble. J’envie leur couple solide, qui dure depuis pratiquement quatre ans. J’envie leur capacité à aimer et à se le montrer.

Lindsay a toujours été du genre à s’exprimer, à l’encontre de son frère, Andreas, mon meilleur ami. Ou du moins, l’un de mes meilleurs amis.

Lui, il est difficile à cerner, il ne dit jamais rien, aussi froid qu’un bloc da glace. Enfin, c’est Andreas, quoi.

 

- Elle est plutôt sur les nerfs, rit Sheldon. Elle est avec son frère, là, il l’aide à se calmer. Un rien la fout dans un état pas possible, elle m’a d’ailleurs envoyé royalement promener !

 

- Donc tu viens te réfugier chez ton bouche trou favoris dès que ta copine veut plus de toi ? Je conclus avec une ironie insolente.

 

- Exact, affirme-t-il sans gêne.

 

 

Evidemment. Il en faut bien plus pour le perturber. Toujours sûr de lui, il sait toujours où il va et ce qu’il fait. Ce qui est malheureusement loin d’être mon cas. J’ai longtemps essayé de le déstabiliser, de trouver ses failles, mais il parait si serein que je commence à le croire intouchable, à l’instar d’Andreas. Mais Andreas, lui, cache une souffrance qui deumeure inexistante, ou très bien cachée chez Sheldon.

 

- En tout cas, attends-toi à ce que ça soit mille fois pire au moment fatidique, je le torture avec amusement.

 

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

 

- Bah, tu sais bien, je réponds en haussant les épaules, le jour de ton mariage, c’est le jour où tout le monde s’amuse, sauf toi.

 

- Merci de me rassurer, vieux frère ! Me lance-t-il mi amusé, mi exaspéré.

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54  posté le samedi 16 février 2008 18:43

 

Je finis par prendre part à la conversation, et ça me fait du bien. J’oublie tout ce qui me tracasse, repousse cet assemblage de doutes dans un coin très isolé de mon cerveau, dans l’espoir naïf de les faire disparaître à jamais.

J’ai soudainement envie d’une soirée comme celles que nous faisions sans arrêt, lorsque Sheldon habitait encore ici.

Ces soirées entre mecs, Sheldon, Andreas, Kendall et moi, vautrés sur un canapé, cartons de pizza éparpillés sur la table basse, jeux vidéo allumés ou les filles guerrières portent leurs habituels ensembles de cuir ultra-court qui servent à faire fantasmer les plus en rut d’entre nous.

Une bonne soirée de looser en puissance.

Ce temps est lointain, maintenant. Les rires francs ont laissé place aux sourires forcés et crispés. L’amitié est restée. L’équilibre du mental, lui, s’est éclipsé sans nous demander notre avis.

 

 

Nous étions quatre adolescents, quatre tout jeunes adultes prêts à repartir du bon pied, de faire de la vie ce que nous voulions qu’elle soit.

Nous sommes quatre hommes ayant subi les conséquences de la désillusion. Nous sommes quatre hommes détruits, pour des raisons bien différentes.

Seul Sheldon semble reprendre pied. Parce qu’il a Lindsay, et que nous savons tous qu’elle est celle qui le maintient en vie. Nous ne le jalousons pas, nous l’envions simplement.

Et de notre côté, nous n’avons plus qu’à avancer, et espérer que tout ira bien.

Nos rêves sont morts, et notre innocence avec.

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