46  posté le samedi 16 février 2008 17:59

 

Je la rattrape par le bras. Elle s’arrête, mais ne se retourne pas. Je sens ses membres de tendre d’une manière considérable, alors que je m’approche. Mais seulement un peu. Je ne veux pas me risquer à être trop près d’elle.

La proximité de l’être qu’on aime, sans pouvoir rien faire d’autre que de la constater est une souffrance que je cherche coûte que coûte à lui éviter.

 

- Qu’est-ce qu’il y a ? Me demande-t-elle.

 

J’ai de la chance qu’une simple intonation de voix ne puisse me tuer, car en cet instant je serais déjà inerte sur le sol.

 

- Tu es venue me voir, il devait bien y avoir une raison, non ?

 

Elle se retourne vivement, et m’accuse du regard. Je reste impassible, malgré ma gêne. C’est difficile de supporter le poids de ces iris pesants sur mes épaules, mais j’y parviens. Après tout, je ne fais rien de mal.

 

- Je crois que t’es occupé, lâche-t-elle avec un ressentiment qu’elle ne cherche même pas à cacher.

 

- Si je l’étais vraiment, je n’aurais pas quitté la chambre, je rétorque d’un air à moitié amusé.

 

 

Elle écarquille les yeux, et ça me fait sourire. Elle ne va pas tarder à me pardonner, adoptant son habituel air renfrogné lorsqu’elle demeure tout de même un tantinet vexée. Un demi-sourire éclaire à son tour son visage que je vois comme celui d’une femme bénéficiant d’un amour autre que celui qu’elle avait escompté.

 

- Espèce de goujat… Murmure-t-elle, bien loin d’être convaincante.

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47  posté le samedi 16 février 2008 18:02

 

J’oublie entièrement que Victoria est allongée sur mon lit, dans ma chambre, qu’elle m’a vu courir après Tess comme si ma vie en dépendait. De toute façon, je m’en fiche.

Elle est stupide, trop stupide, et naïve, pour arriver à croire que je ressens de quelconques sentiments pour elle.

Mais j’ai besoin de ne pas être seul. Je ne veux pas être à nouveau abandonné. Alors oui, j’utilise, oui, je manipule, oui je fais souffrir.

Mais de toutes ces personnes, c’est à moi qu’on a fait du mal le premier.

 

- Comment tu vas ? Je demande à Tess alors que nous prenons place, elle sur le canapé, moi sur le fauteuil en face de la télévision.

 

Elle évince de sa manière habituelle ; en se construisant un sourire aussi disgracieux qu’une fausse note dans une partition.

Elle pense réellement pouvoir me tromper, et se trompe plus que lourdement. Cela fait six ans qu’on se connaît. Je sais identifier chacune de ses mimiques, de ses gestes comme si une partie de moi-même agissait en elle. Elle ouvre la bouche, et je la devance immédiatement.

 

- Ne me dis pas « bien, bien » parce que je ne te croirai pas. C’est ta sœur qui te rend aussi à fleur de peau ?

 

 

Elle grimace.

 

- Ne me parle pas d’elle.

 

Je ne la comprends pas. Je ne les comprends pas. Qu’avait-il bien pu se passer entre elles pour qu’elles en arrivent au point de gâcher leur lien fraternel ?

Lyra regarde sa sœur comme un être à exterminer. Lyra regarde Tess comme l’incarnation du diable.

Je me rappelle de cette dispute que Matthias et moi avons entendue quelques jours plus tôt, entre elle et Kendall. Nous n’avions pas tout compris. Seuls les cris étaient parvenus à nos oreilles, mais à en juger la réaction de que Lyra avait eue en sortant de la chambre et nous découvrant juste derrière la porte, c’était sans doute mieux ainsi.

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48  posté le samedi 16 février 2008 18:06

 

Et puis de toute façon, que deviendrait le monde si chacun se mêlait des problèmes des autres ? Un capharnaüm sans ordre ni loi.

J’ai déjà les miens, personne ne s’en soucie. Peut-être parce que je ne les dis ni ne les montre pas. Mais ça reste pareil.

Mais une chose est sûre, je déteste Lyra. Je me fiche de ce qui avait bien pu se passer entre elles, mais son retour perturbe Tess. Trop, sans doute. C’est suffisant pour moi. Et je veux le lui faire comprendre.

 

- En tout cas, dès que t’en peux plus, je la vire vite fais bien fait ! Je lance d’un son sec.

 

Tess secoue la tête comme résignée. Je sais d’ores et déjà qu’elle va refuser, et je ne la comprends pas. Dans ma tête se dessinent deux solutions ; soit elle a une réelle raison de s’en vouloir, et est prête à payer l’addition, soit elle a de réelles tendances masochistes.

Etrangement, je préfère la deuxième idée.

 

 

- Non, ne fais pas ça, semble-t-elle me supplier. Tu verras, elle ne te posera pas de problème, elle payera sa part, et…

 

- Mais bordel, Tess, tu ne comprends pas que je m’en fous de ça ?! Je commence à m’énerver devant son entêtement frustrant à ne pas comprendre.

 

- Bah alors c’est quoi le problème ? Se fait-elle passer pour une idiote.

 

J’émets un semblant de rire nerveux. Comme c’est dur de lui expliquer que je me soucie d’elle sans qu’elle ne voie ses espoirs repartir de bon pied pour être détruits à nouveau. Il est si ténu pour moi d’exprimer correctement mes sentiments, mes émotions... Je me sens presque rougir sous la gêne que j’éprouve, mais je n’y peux rien.

Jamais je n’ai été initié à l’amour. Excepté celui de l’argent.

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49  posté le samedi 16 février 2008 18:10

 

– Ce que je veux dire, c’est que… Je… Enfin, tu vois, si elle, euh…

 

Je ressemble à un gamin de dix ans qui n’ose pas trop en dire, de peur d’être privé de quelque chose. Mais, merde, pourquoi est-ce que c’est si difficile ?! Pourquoi est-ce qu’à chaque fois que j’essaye de témoigner de l’affection à quelqu’un, tous mes moyens s’envolent comme un vulgaire nuage de poussière ?

J’ai peur de l’engagement en lui même, et du dénouement désastreux auquel il mène, inéluctablement.

 

- En gros, ça me soule quand tu fais la gueule, parce que tu plombes l’ambiance, et depuis que ta sœur est là, je peux te dire que ça y va !

 

 

Clint Lawson, ou l’art de ne pas savoir s’exprimer.

J’espère juste qu’à travers ces paroles disgracieuses et d’un manque de tact aberrant, elle y décèlera l’envie dissimulée ; je ne veux pas qu’elle soit malheureuse.

Parce qu’elle est celle que j’aurais tellement aimé avoir pour sœur, et que même si aucun lien de sang de nous rattache, je l’aime comme si c’était le cas.

Mais je ne pourrai jamais me résoudre à le lui dire. Trop fier, trop obstiné, mais par-dessus tout trop peureux pour le faire.

Mon amie se renfrogne, réaction que j’avais absolument voulu éviter. J’aurais définitivement dû faire un bac littéraire, ça m’aurait peut-être permis de transmettre clairement mes pensées.

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50  posté le samedi 16 février 2008 18:14

 

– Rien ne t’oblige à me côtoyer si tu me trouve chiante ! Cingle-t-elle.

 

Et voilà que la guerre est de nouveau lancée. Tant pis. Tant mieux.

Qui parle de querelle entre nous parle de réconciliation presque imminente. Et bizarrement, ça me réconforte.

 

- Non, rien t’as raison, à part le fait qu’on partage le même appart’ ! J’enchaîne néanmoins.

 

- Tu me saoules ! T’es vraiment qu’un gros con, égoïste ! Tu t’en fous que je n’aille pas bien, en fait c’est juste parce que ça te fais chier que les gens ne soient pas exactement de l’humeur que tu voudrais ! Mais comment est-ce que j’arrive à t’…

 

Elle s’interrompt brusquement, et se mord la lèvre inférieure avec une petite moue désespérée. Je tente de ne pas relever, et me tais, touché par ses paroles tranchantes.

Elle le pense, ce qu'elle vient de dire, et c’est ma faute. C’est ma faute, parce que je n’ai toujours pas trouvé le moyen de lui faire comprendre mon fonctionnement, même en six ans.

 

 

Elle se lève sans prévenir, et s’en va se réfugier je ne sais où, peut-être dans la salle de bain ou quelque part d’autre où je ne serais pas à proximité. J’espère qu’elle ne pleure pas.

Non pas que ce petit accrochage soit suffisant pour lui faire verser des larmes, mais elle est tellement à fleur de peau en ce moment que je me mets à en douter.

 

- Comment tu arrives à m’aimer, Tess ? Je murmure une fois certain d’être seul. Je n’en sais rien, absolument rien.

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