
– Oui, Ken ? Je réponds d’une voix presque chantante, tant le ton que j’emploie est forcé.
- A propos de Lesley, tu…
- Je ne dis rien, je ne sais rien, et ne veux rien savoir.
Clair, net et précis, sans bavures ni hésitations. C’est ainsi que je dois être si je ne souhaite pas me perdre dans des sentiers que je n’aurais jamais dû emprunter.
Mon ami se lève à son tour. J’ai comme l’impression de faire salon, ce soir…
Les gens arrivent, s’asseyent, me parlent et s’en vont. Bientôt, je mettrai une immense pancarte lumineuse au dessus de la place vacante avec pour slogan ; « Venez ouvrir votre cœur à Clint Lawson, dix euros de l’heure ! ». Je décèlerais une pointe de cynisme dans mes propos depuis un bon quart d’heure que ça ne m’étonnerait pas…

C’est la seule manière que j’ai pu trouver pour arrêter de penser sans cesse à Emily, et encore, preuve que cela ne marche pas à tout les coups.
Je suis décidément bien faible face à celle qui m’a tant détruit.
J’observe les alentours avec morosité. J’ai décidé que tout me déprimait, ce soir. Voir Lindsay et Sheldon serrés l’un contre l’autre me donne envie de vomir, Jeffer et Tess celle de crier, Lyra et Jake celle de me barrer. Il n’y a qu’un seul véritable couple sur les trois que je viens de citer, et pourtant, ce débordement d’amitié m’écœure. Pour une fois, j’ai envie d’un monde de haine et de souffrance, pour arrêter de me sentir seul, sans arrêt seul…
C’est peut-être pour ça que j’apprécie tant la compagnie d’Andreas. Il a tout aussi mal que moi, au fond de lui, et ne se pavane pas sans arrêt avec un sourire sincère et heureux sur les lèvres. Quelle belle invention que la douleur humaine…

Je n’en peux plus, non, vraiment plus. Les sentiments m’usent d’une manière inéluctable, et pire, je ne sais pas comment les arrêter. J’ai beau tout essayer, la froideur, l’ironie, rien ne marche. Et je suis bien incapable de me montrer réellement indifférent. Tout ce que j’essaye me parait vain, horriblement vain. Et personne ne le voit…
C’est pourtant ce que je souhaite, en réalité. Être vu, sans avoir besoin de crier au secours… J’aimerais que les gens viennent vers moi de leur propre initiative, qu’ils me tendent la main instinctivement, parce qu’ils sentent que j’en ai besoin… C’est pour ça que je me tais, la plupart du temps.

Je veux savoir si l’on m’accorde une quelconque importance, je veux savoir si j’existe.
Et parfois, la vie semble obstinée à me prouver cruellement le contraire. Je suis peut être trop fataliste, mais c’est ainsi que je le ressens.
Cependant aujourd’hui, je sens une différence dans mon état d’esprit. Peut-être mon excès d’humour noir et douteux a-t-il fini par faire s’envoler à tire d’aile mon amertume, mais quoi qu’il en soit, ce soir…
J’ai un grand besoin, ainsi qu’une immense envie, d’espérer.













